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Devant Kobané sous les obus, les Kurdes ne croient pas à une intervention de la Turquie


Vendredi 3 octobre 2014 à 13h00

Mursitpinar (Turquie), 3 oct 2014 (AFP) — Le Parlement turc a donné son feu vert mais les Kurdes qui assistent à la chute annoncée de Kobané n'y croient plus. Pour eux c'est sûr, le gouvernement d'Ankara n'engagera jamais son armée pour sauver la ville frontalière syrienne assiégée par les jihadistes.

Posté à quelques encablures de la ligne de barbelés qui sépare les deux pays, Nurettin Bayik observe les poings serrés les nuages de fumée noire qui flottent au-dessus de Kobané (Aïn al-Arab en langue arabe). Ce matin, les forces du groupe de l'Etat islamique (EI) sont aux portes de la ville et les combats font rage.

"Nous n'attendons rien des soldats turcs", lâche ce Kurde de Turquie. "L'armée turque n'envisage pas la moindre opération contre les combattants de l'EI", assure-t-il, "cette résolution va rester lettre morte".

Après quelques heures de débats, les députés ont accordé jeudi soir à une large majorité leur feu vert à une éventuelle intervention militaire turque en Syrie et en Irak. Ils ont également autorisé le stationnement sur le sol turc de troupes étrangères susceptibles de participer à des opérations contre les jihadistes.

Dans la foulée de ce vote, le Premier ministre Ahmet Davutoglu a promis que son pays ferait "tout ce qu'il peut" pour empêcher la chute de la troisième ville kurde de Syrie.

Mais à aucun moment, ni lui ni le président Recep Tayyip Erdogan n'ont indiqué leur intention de participer effectivement aux frappes aériennes engagées par la coalition réunie par les Etats-Unis. Ni d'engager leurs troupes au-delà de la frontière.

"Une lutte déterminée doit être menée" contre les jihadistes, a résumé M. Erdogan, mais la priorité reste "le départ de l'actuel régime syrien" du président Bachar al-Assad.

Pour Urhan Atmaca, ce vote du Parlement n'est donc que poudre aux yeux.

"Ces réticences (du gouvernement turc à intervenir) montrent l'hostilité de l'Etat turc envers les Kurdes", déplore le quinquagénaire, "nous n'avons plus confiance en la Turquie, nous allons devoir nous débrouiller tout seuls".

- "Jusqu'à la dernière goutte de sang" -

Comme lui, de nombreux Kurdes de Turquie sont persuadés que leurs dirigeants sont avant tout préoccupés par le renforcement du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) plutôt que par la menace jihadiste.

Le mouvement kurde de Turquie, en rébellion contre Ankara depuis 1984, est à la pointe du combat contre le groupe de l'Etat islamique, aussi bien en Irak qu'en Syrie, avec le soutien des pays occidentaux. Mais jusque-là, la Turquie n'a laissé passer qu'au compte-gouttes les Kurdes qui voulaient rejoindre la "résistance" en Syrie.

"Dans le passé, la Turquie a appliqué ses règles d'engagement et riposté à chaque coup de feu tiré par le PKK sur son sol", remarque Cafer Seven, "mais cette fois elle n'a pas réagi lorsque l'EI a visé le territoire turc avec des mortiers".

Plusieurs obus venus de Syrie ont atteint en début de semaine les environs du poste-frontière turc de Mursitpinar. L'armée turque a depuis déployé dans le secteur une cinquantaine de chars et de véhicules blindés, jusque-là restés muets.

Même seuls, sans l'aide de la Turquie voisine et malgré le peu d'efficacité démontré par les frappes aériennes de la coalition, les Kurdes de Kobané restent persuadés que leurs troupes sont en mesure de repousser l'assaut des jihadistes.

"Nous ne cèderons jamais, même si ça doit durer un an", promet Huseyin Hillac, qui a fuit l'avancée de l'EI sur sa ville et s'est réfugié côté turc, "nos camarades vont résister jusqu'à leur dernière goutte de sang".

Ses nombreux "frères" kurdes de Turquie qui se pressent chaque jour sur les collines qui bordent la frontière pour suivre à la jumelle le déroulement du siège de Kobané veulent eux aussi croire à une victoire, même de plus en plus improbable.

"Le monde et la Turquie restent silencieux face à cette tragédie", déplore Mulkiye Asurbayef, une enseignante qui a quitté son domicile de la province turque voisine de Mardin et ses deux enfants pour rejoindre la frontière. "Nous ne partirons pas tant que ce bain de sang ne cessera pas et que les monstres de l'EI ne seront pas défaits".

Les informations ci-dessus de l'AFP n'engagent pas la responsabilité de l'Institut kurde de Paris.