Décès de Mehdi Zana

mis à jour le Samedi 22 août 2026 à 23h44

Nous avons la profonde tristesse de faire part du décès de Mehdi Zana, ancien maire de Diyarbakir, grande figure de la résistance démocratique kurde en Turquie, survenu le 29 août 2026 dans un hôpital de Diyarbakir à l'âge de 86 ans.

Ses obsèques auront lieu au cimetière de Yeniköy, à Diyarbakir.

Né le 20 décembre 1940 à Farqîn (Silvan), antique cité à forte identité kurde, capitale du premier État kurde des Marwanides des Xe et XIe siècles, dans une famille de classe moyenne, Mehdi Zana s'est très tôt engagé dans le combat pacifique pour l'obtention des droits du peuple kurde. Jeune tailleur, avide de savoir et d'action, fréquentant à la fois les intellectuels de gauche et les cercles nationalistes kurdes, il fut de ceux qui choisirent de faire avancer les revendications du peuple kurde dans les rangs de la gauche légale et de privilégier le combat démocratique pacifique. Il fut notamment l'un des principaux organisateurs de ces « meetings de l'Est », vastes et pacifiques rassemblements populaires, partis en 1968 de Farqîn, qui se propagèrent dans les principales villes kurdes ainsi qu'à Istanbul et à Ankara, qui exprimaient les revendications culturelles, sociales, économiques et politiques de la population kurde. Les nouvelles générations, dépassant la peur de l'État turc de leurs aînés, s'engagèrent avec passion dans ces nouvelles formes d'action. Membre du Parti ouvrier de Turquie, qui fut dissous par la junte militaire turque arrivée au pouvoir en mars 1971, pour avoir « reconnu », dans une résolution de son 4e congrès, « l'existence du peuple kurde dans l'Est du pays », il fut arrêté et embastillé avec 2.600 autres militants kurdes. Élargi à la faveur d'une amnistie générale décrétée en juillet 1974 par le nouveau gouvernement de centre gauche de Bülent Ecevit, il continua un temps son combat au sein du Parti socialiste du Kurdistan.

Puis, en décembre 1977, sans argent en poche ni appareil de parti, soutenu par des amis dévoués mais également impécunieux, il se présenta comme candidat indépendant à l'élection à la mairie de Diyarbakir, capitale politico-culturelle du Kurdistan de Turquie. Faisant toute sa campagne en kurde dans les faubourgs populaires, se présentant comme un candidat kurde et de gauche, luttant à la fois pour les droits des Kurdes et la justice sociale, il arriva largement en tête d'une compétition où pas moins de 11 candidats étaient en lice. Ainsi, pour la première fois dans l'histoire de la République turque, un Kurde revendiquant ouvertement son identité kurde était élu maire d'une ville de 225.000 habitants, en dépit des basses manœuvres et intimidations diverses de la police et de l'armée.

Surpris par le verdict des urnes, le gouvernement turc décida de faire échouer cette expérience qu'il jugeait dangereuse par son caractère contagieux. Cependant, soutenu par la presse de gauche et quelques fonctionnaires démocrates, porté par la population de sa ville, le nouveau maire réussit à desserrer l'étau et à mettre les bouchées doubles pour apporter aux quartiers populaires défavorisés les services municipaux de base, voiries, tout-à-l'égout, électricité, etc., dont ils avaient été privés jusque-là.

Restait l'insoluble problème des transports en commun. Le gouvernement lui refusa l'autorisation d'acquérir à l'étranger les autobus dont Diyarbakir avait besoin. Contactés, les maires socialistes français acceptèrent de l'inviter en France et de venir en aide à ce « maire socialiste démocrate, si rare dans un pays du tiers monde ». En quelques mois, la solidarité de villes comme Clermont-Ferrand, Grenoble, Nantes et Rennes permit la mise en route en 1979 d'un convoi d'une trentaine d'autobus et de véhicules municipaux réformés vers la capitale kurde assiégée. Cette action réconforta la population kurde, tandis que les autorités turques, fort mécontentes, y voyaient les signes d'un « complot occidental » visant à encourager le séparatisme kurde.

Déjà coupable d'être kurde et socialiste, Mehdi Zana, en narguant les autorités, en déjouant leurs calculs, en s'adressant directement aux démocraties occidentales, devenait, dans ces années où l'on ne brandissait pas encore l'épouvantail du « terrorisme », l'ennemi de choix de l'ombrageux nationalisme turc. Mais, alors que nombre de militants kurdes étaient assassinés ou disparaissaient dans de mystérieux « accidents de la route », dans le cadre de la traditionnelle politique d'élimination des élites kurdes, le maire de Diyarbakir, entouré d'amis fidèles et dévoués, put assurer sa protection et survivre. Sans doute, sa notoriété dans le pays et à l'étranger le protégeait-elle également, ce qui ne pouvait qu'aviver la haine des policiers et des militaires turcs qui rêvaient du moment où ils pourraient enfin lui régler son compte.

Ce moment vint avec le coup d'État du 12 septembre 1980, réalisé peu de temps après le début de la guerre Irak-Iran dont l'un des principaux théâtres d'opérations fut, tout au long de cinq cents kilomètres de frontières, le Kurdistan iranien et irakien.

L’ « ordre » des généraux fut imposé au prix des rafles les plus importantes de l'histoire de la République turque. Le quotidien stambouliote Cumhuriyet, équivalent turc du Monde, daté du 12 décembre 1989, en a dressé un bilan accablant, faisant état de six cent cinquante mille personnes gardées à vue et de deux cent dix mille procès intentés à la suite de ces gardes à vue.

Les militants kurdes les plus connus, dont plusieurs maires, députés et avocats, furent incarcérés dans la prison militaire de Diyarbakir où les méthodes de torture les plus barbares furent systématiquement appliquées pour briser physiquement et moralement les élites kurdes. Soixante-cinq prisonniers politiques kurdes sont morts sous la torture à Diyarbakir. D'autres périrent à Ankara et à Istanbul. Des milliers d'entre eux furent mutilés et garderont toute leur vie les séquelles des années passées dans cet enfer carcéral conçu pour abaisser, pour avilir, pour déshumaniser et terroriser les détenus kurdes. Deux survivants de cet enfer, les avocats Serafettin Kaya et Hüseyin Yildirim, ont publié, en turc, des témoignages insoutenables. Quant à celui de Mehdi Zana, il est paru dans sa version complète sous le titre de Vahşetin Günlüğü (Journal de la barbarie). L'essentiel de ce témoignage se trouve, sous forme d'entretiens, dans la version abrégée publiée en français sous le titre Prison N°5, aux éditions Arléa, en 1995 à Paris.

Tout au long de ses années de détention, à chacune des séances de torture, les tortionnaires turcs interrogeront Mehdi Zana sur « ses connexions étrangères » et sur « les suppôts occidentaux du séparatisme ».

Homme de paix, partisan de la cohabitation, dans l'égalité et la démocratie, des peuples turc et kurde, il a toujours récusé le recours à la violence. De ce fait, il a vite été adopté par Amnesty International comme « prisonnier de conscience ». La Fédération internationale des droits de l'homme lui a dédié son congrès de Paris, tenu, en 1986, en présence notamment de Robert Badinter et de Claude Cheysson. Une vaste campagne internationale a été mise en œuvre pour sa libération. De François Mitterrand à Willy Brandt, en passant par ses collègues maires européens, de nombreuses personnalités sont intervenues en sa faveur auprès de la junte militaire turque. Ces interventions ont sans doute permis de lui sauver la vie, mais elles n'ont pas empêché le régime turc, décidé à le briser et à l'humilier, de lui infliger les pires tortures ainsi qu'une condamnation à trente-deux ans et huit mois de prison, assortie de la privation ad vitam de ses droits politiques. Le respect de l'adversaire et de sa dignité ne fait pas partie de la tradition étatique turque, fondée pour l'essentiel sur le despotisme, et sur l'écrasement et l'humiliation des plus faibles.

Libéré en 1991 puis à nouveau incarcéré en 1994 Mehdi Zana a passé au total plus de 14 ans de sa vie dans les prisons turques. A sa libération en 1996 il s’est rendu d’abord à Paris où ses enfants avaient trouvé refuge après l’arrestation en 1994 de leur mère, Leyla Zana, députée, puis de leur père. Il s’est ensuite réfugié en Suède où il a vécu jusqu’à récemment, entouré des membres de sa fratrie et d’amis qui prenaient soin de lui. Ses années de prison et les tortures barbares qu’il y avait subies avaient laissé des séquelles graves et miné sa santé.

Dans son exil suédois Mehdi Zana a continué de témoigner, de militer pour la cause kurde, à se rendre à plusieurs reprises au Kurdistan irakien où il était connu et respecté comme un grand résistant. Il y rencontrait aussi les dirigeants des mouvements kurdes iraniens et œuvrait pour le dialogue inter-kurde et pour l’unité des Kurdes face à des Etats qui en dépit de leurs différends sur de nombreux sujets parvenaient toujours à s’entendre sur le dos des Kurdes.

Il a écrit plusieurs livres de témoignages ainsi qu’un recueil de poésie.

Son témoignage en français, la Prison N°5, a été traduit en anglais et publié en 1997 aux éditions Blue Crane Books, aux Etats-Unis, avec une préface d’Elie Wiesel, Prix Nobel de la Paix.

Son épouse Leyla Zana, qui est entrée en politique dans les rangs de l’Association des droits de l’homme pour défendre les prisonniers politiques, a été élue députée de Diyarbakir en 1992. Première femme kurde élue députée dans l’histoire de la République turque, elle est vite devenue une célébrité parce qu’elle a tenu à faire son serment de députée en turc et en kurde tout comme Mehdi Zana qui, malgré les menaces et brutalités, a toujours assuré sa défense devant les tribunaux turcs en langue kurde. Mise au pilori par les médias et les partis nationalistes turcs, poursuivie pour « séparatisme » elle a été arrêtée en février 1994 avec une dizaine d’autres députés kurdes, elle fut lourdement condamnée et dut passer 10 ans derrière les barreaux d’une sinistre prison d’Ankara. Son cas est devenu « une cause célèbre » dans le monde. Le président Mitterrand, le chancelier allemand Helmut Kohl, le président américain Bill Clinton sont intervenus en sa faveur. Elle a été nominée pour le Prix Nobel de la Paix en 1995 et honorée du Prix Sakharov pour la liberté d’esprit du Parlement européen.

L’Institut kurde qui a accompagné Mehdi Zana et Leyla Zana dans leur combat pacifique exemplaire pour les droits, la liberté et la dignité du peuple adresse ses condoléances émues à la famille Zana, à leurs proches et au peuple du Kurdistan qui perd l’un de ses patriotes les plus courageux.

 

 

          

 

Voir aussi :

Liste de ses publications sur la bibliothèque numérique kurde (BNK)