mis à jour le Vendredi 20 mars 2026 à 15h27
Lemonde.fr | Soren Seelow
La cour d’assises de Paris a examiné, lundi 16 et mardi 17 mars, l’abjecte réalité de l’asservissement d’un peuple au nom de la religion : meurtres de masse, ventes d’enfants, viols de petites filles… Rarement un procès terroriste avait été aussi loin dans le dévoilement de l’ignominie djihadiste.
Au fil des procès terroristes qui se sont multipliés ces dernières années devant la cour d’assises de Paris, on pensait avoir tout vu, tout entendu, des atrocités perpétrées par l’organisation Etat islamique (EI). On avait tort. La justice française n’avait jusqu’ici traité que la partie émergée de l’entreprise de terreur mise en place par le groupe terroriste, celle des attentats perpétrés sur le territoire national.
Le procès des otages français détenus et torturés en Syrie, qui s’est conclu, le 21 mars 2025, par la condamnation à la perpétuité de Mehdi Nemmouche, avait ouvert une première fenêtre, sidérante, sur la réalité des exactions commises par l’EI dans son pseudo-califat irako-syrien. Le procès du djihadiste français Sabri Essid, jugé par défaut à Paris, depuis le lundi 16 mars, pour sa participation au génocide des yézidis, plonge plus profondément encore au cœur des ténèbres de l’organisation.
Le procès avait commencé depuis quelques heures, un enquêteur de la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) était en train d’expliquer comment l’EI avait mis en place un vaste plan d’éradication de cette minorité religieuse, fondé sur le meurtre ou la conversion forcée des hommes et des garçons pubères et l’esclavage des femmes, des filles et des plus jeunes enfants, quand le président de la cour, Marc Sommerer, a choisi de l’interrompre pour procéder à la lecture d’un document.
Cette pièce restitue des conversations extraites d’un groupe Telegram comptant 51 participants et baptisé « marché réservé aux soldats du califat ». Le premier échange s’ouvre par la photo d’un petit garçon yézidi âgé d’environ 6 ans, publiée par un certain Abou Asmae : « Enfant à vendre. Tarif le plus élevé, écrit-il. – Tu vends l’enfant à 150 dollars [environ 130 euros] ?, répond un autre djihadiste. – Qu’Allah te rétribue, attends qu’on voi[e] le prix stable, lui répond le vendeur avant de relancer : Quelqu’un veut donner plus ? »
Entre décembre 2015 et septembre 2016, ce type d’annonce ou de conversation s’est répandu dans ce groupe de discussion : « A vendre, enfant de 5 ans, docile et calme » ; « Femme esclave, âge 20 ans, enfant : néant » ; « Esclave âgée de 10 ans, prix 7 000, photo disponible sur contact privé » ; « Recherche enfant de 7 à 10 ans » ; « Y a-t-il un adolescent à vendre ? » ; « Jeune esclave de 10 ans environ, vierge, parle arabe, qui veut me proposer un prix ? » ; « Poils pubiens ayant commencé à pousser, très jolie », etc.
En quelques phrases, la réalité de l’asservissement infligé à un peuple telle qu’elle a été vécue par les tortionnaires se révélait dans son obscène monstruosité. L’agent de la DGSI avait déjà raconté le massacre des monts Sinjar, point de départ du génocide des yézidis, qui a fait plusieurs milliers de morts en août 2014 ; on avait vu cette vidéo de propagande montrant des combattants exécuter par balle des hommes et des garçons allongés dans une fosse commune, et cette autre sur laquelle des prisonniers terrorisés étaient contraints de se convertir à l’islam.
Ce qu’on n’avait pas vu venir, c’est la façon dont cette entreprise de déshumanisation à grande échelle, orchestrée par la hiérarchie de l’EI, avait désinhibé les plus bas instincts de ses troupes venues de tous les continents, encouragé les viols d’enfants, la réification d’un peuple réduit au rang de marchandise. Un avilissement absolu, pensé au nom du Coran et de la charia, assumé et théorisé par l’organisation terroriste. Rarement un procès avait été aussi loin dans le dévoilement de l’ignominie djihadiste.
Ces échanges sur Telegram ont été fournis à la justice par un homme, Bahzad Farhan, un yézidi irakien qui a fondé une ONG, Kinyat, afin de documenter le génocide de son peuple. Pour « comprendre le mécanisme » mis en place par l’EI pour la vente des esclaves, a-t-il expliqué, mardi, à la barre, il a infiltré trois groupes de discussion Telegram. « Toutes les filles de plus de 10 ans et les garçons de plus de 12 ans étaient arrachés à leur mère, les filles pour devenir des objets sexuels, les garçons des combattants », a-t-il résumé.
« Les petites filles étaient les plus chères, entre 9 000 et 14 000 dollars, un prix élevé, car en lien avec l’agression sexuelle qui les attendait. Des filles de 9 ans étaient souvent considérées comme aptes aux relations sexuelles. Entre 6 et 7 ans, elles valaient environ 4 000 dollars, car certains revendeurs préféraient les garder quelques années chez eux jusqu’à ce qu’elles soient aptes sexuellement pour les revendre plus cher sur Telegram », a-t-il développé, faisant écho à un document projeté la veille, établissant une liste de prix des « marchandises », selon les tranches d’âge.
« On est donc dans une logique idéologique, mais aussi commerciale et de spéculation ? On investit dans une petite fille qui va prendre de la valeur sexuellement ? », tente de comprendre le président. « Tout à fait, un objet sexuel. Mais ils se basent sur des textes religieux », explique le témoin, citant en guise d’exemple un texte remontant à l’époque du Prophète, dans lequel un homme avait échangé une sabaya, une esclave sexuelle, contre une paire de chaussures. Dans un des groupes Telegram, un djihadiste avait écrit : « Quelqu’un veut m’échanger une sabaya contre une paire d’Adidas ? » Un autre lui avait répondu : « Quelle pointure ? »
Un manuel, publié à l’automne 2014 par un comité de savants religieux de l’EI, sous forme de 32 questions-réponses, illustre à quel point l’organisation avait rationalisé ces crimes pour les rendre « religieusement acceptables », selon la formule de Bahzad Farhan. « Peut-on chevaucher la captive immédiatement dès qu’on la possède ? Si elle est vierge, l’homme peut la chevaucher immédiatement dès qu’il en est maître. Si elle n’est pas vierge, il faut auparavant s’assurer que la matrice est vide » ; « Est-il possible de chevaucher l’esclave impubère ? Il est possible de chevaucher l’esclave impubère si elle est anatomiquement valable. Si elle n’est pas valable, il peut se contenter de jouir d’elle sans la chevaucher » ; « Est-il permis de frapper son esclave ? Il est permis de frapper son esclave [sauf si cela] provoque une fracture », etc.
L’EI voyait « d’un bon œil » l’exploitation sexuelle des esclaves pour plusieurs raisons, a expliqué l’agent de la DGSI. Elle permettait de casser la descendance des yézidis – un yézidi doit avoir deux parents issus de la communauté –, d’assurer la pérennité démographique du « califat », de motiver les candidats désireux de rejoindre ses rangs et, sur un plan religieux, d’éviter aux hommes d’être « assiégés par la tentation du péché » que constituerait l’adultère, puisque le viol qu’ils commettaient était « licite ».
Cette surenchère de règles, cautionnées par les textes, s’est inévitablement accompagnée d’une immense « hypocrisie », poursuit l’enquêteur de la DGSI. Des esclaves étaient parfois vendues pour quelques heures, violées, puis revendues. Et ce sentiment de « pleine propriété » sur des êtres chosifiés a donné lieu à un déchaînement de cruauté à peine imaginable : « Certains djihadistes menaçaient de tuer les enfants esclaves si leur mère se refusait à eux. En 2016, 19 femmes yézidies ont été transportées dans une cage et brûlées vives à Mossoul, parce qu’elles avaient résisté à leur tortionnaire. »
« On peut parler de déshumanisation totale », a lâché, lundi, à la barre, l’enquêtrice de l’Office central pour la répression des violences aux personnes, qui a recueilli les témoignages des victimes de Sabri Essid. L’une d’elles a été violée devant sa petite fille. La fille d’une autre, âgée de 10 ans, a été violée par un émir saoudien pendant près d’un an, avant de parvenir à s’enfuir. « Malgré ma longue carrière au contact de victimes d’agressions sexuelles, je n’avais jamais vu ça, a tenu à préciser l’enquêtrice, encore ébranlée par ces auditions. Jamais je n’avais été soumise à tant d’atrocités. »
Après les ténèbres, un rai de lumière. Grâce au réseau qu’il avait mis en place, Bahzad Farhan a réussi à libérer 56 esclaves. Une goutte d’eau sur les quelque 6 000 yézidis réduits en esclavage par l’EI, dont 2 000 sont toujours portés disparus.
