Au moins 76 morts, 900 blessés et plus de 1200 arrestations, dans les manifestations au Kurdistan et en Iran

mis à jour le Mardi 27 septembre 2022 à 18h00

La mort en garde à vue de Jina (Mahsa) AMINI, jeune femme kurde originaire de la ville de Saqqez, continue de susciter des vagues d’indignation et de protestations un peu partout en Iran.

Les manifestations sont particulièrement massives au Kurdistan iranien où depuis 10 jours des dizaines de milliers de manifestants pacifiques descendent dans les rues au cri de « A bas le dictateur (Khamenei), A bas la république islamique !  Non au voile islamique ».  Des femmes brûlent en public leur voile islamique, lancent le slogan féministe kurde « Jin, Jiyan, Azadi » (Femme, Vie, Liberté). Les forces de sécurité iraniennes interviennent avec une extrême brutalité contre les manifestants pacifiques.  Le bilan de la répression s’alourdit de jour en jour. La télévision d’Etat iranienne, le 26 septembre, a parlé d’au moins 41 morts sans plus de précision.  L’ONG Iran Human Rights (IHR) basée à Oslo et généralement bien informée affirme qu’au moins 76 civils ont été tués par les forces de sécurité iraniennes dont 25 Mazandaran, 10 à Guilan et 24 dans les quatre provinces du Kurdistan iranien. De son côté, l’ONG HENGAW, basée au Kurdistan, a publié le 26 septembre une première liste réactualisée des victimes :

Ces trois derniers ont été assassinés le mercredi soir par des tirs d’AK 47 (kalachnikov). La population en colère a marché sur les postes de police et milices de la ville et les a brûlés.

On compte aussi plus de 900 blessés, dont certains graves, dans les manifestations qui se déroulent dans les principales villes du Kurdistan iranien : Saqqez, ville natale de Jina AMINI, Sanandaj, Kermanchah, Bokan, Mahabad, Baneh, Ourmia, Kamyaran, Diwandara, Ilam, Naghadeh, Piranshahr, Maku, Bijar, Dehgolan, Marivan, Shino (Oshnovieh).

La police iranienne est allée jusqu’à intervenir brutalement lors des funérailles de la jeune Jina (Mahsa) à Saqqez.

A l’appel de la coordination des partis politiques kurdes iraniens, une grève générale a été massivement suivie dans l’ensemble du Kurdistan le jour des funérailles.

Dans une interview accordée à la chaîne d’info kurde irakienne RUDAW, le père de la victime, Ahmed AMINI, a affirmé que sa fille était en bonne santé, sans aucun précédent médical, et qu’elle avait reçu des coups mortels à la tête lors de son arrestation et de sa garde à vue par la police des mœurs pour « port inadéquat du voile » car son hidjab ne couvrait pas toute sa chevelure abondante.  Il ajoute qu’il a dit cela au président iranien Raïssi qui l’avait appelé pour présenter ses condoléances.  Sa demande d’autopsie n’a pas été acceptée par les autorités.  Celles-ci semblent inquiètes que les manifestations de protestation s’étendent aussi à Téhéran, à Mashhad qui comptent d’importantes communautés kurdes et à d’autres villes iraniennes.

Il y a depuis le 20 septembre une extension de ces manifestations à Ispahan, Tabriz, dans les provinces de Caspienne, Mazandaran et Guilan, au Khorossan et dans une trentaine d’autres villes iraniennes.  En raison de la coupure, par le régime, de l’accès aux réseaux sociaux, notamment au Kurdistan et depuis mercredi soir (le 21.09) à Téhéran et dans d’autres villes en ébullition, les informations sur ces manifestations et surtout les images deviennent très difficiles à obtenir.

Le régime iranien s’engage dans une répression féroce à huis clos et mobilise ses multiples milices et auxiliaires dans cette répression contre les manifestants qualifiés d’agents de l’étranger et de contre-révolutionnaires

L’émotion de l’opinion politique internationale indignée par le meurtre d’une jeune femme de 22 ans « coupable » du « port inadéquat » du voile islamique a suscité des réactions de condamnation de l’Union européenne, d'Allemagne, du Canada, de la France, des Etats-Unis et d’autres pays occidentaux. Le Haut-Commissariat aux Droits de l’homme de l’ONU a demandé une enquête indépendante sur le meurtre, demande qui risque fort de rester sans suite. Le président américain Joe Biden a tenu à saluer, à la tribune de l’ONU, le courage des femmes iraniennes.

Le port du voile islamique par les femmes a été imposé par la République islamique dès son avènement en 1979.  Cependant l’application de cette obligation a été plus ou moins stricte selon l’air du temps.  Depuis l’élection de l’ultra conservateur Raïssi à la présidence la police des mœurs a été considérablement renforcée et la répression est devenue encore plus sévère. Aussi, selon le chef de la police de Kermanchah, Ali Akbar Javidan, cité par l’agence iranienne HRANA le 13 août dernier, on ne compte pas moins de 26 checkpoints publics de la police des mœurs et 6 autres opérant sous couvertures diverses dans cette grande ville kurde. Le policier en chef annonce fièrement que depuis le début du printemps 1700 femmes ont été arrêtées par la police des mœurs pour « infraction au port obligatoire du voile ».

Les femmes kurdes, de tradition laïque et jouissant traditionnellement d’une plus grande liberté par rapport à leurs consoeurs de la plupart des société musulmanes, sont très rétives au port du voile.  Elles sont très engagées dans les mouvements politiques, associatifs et sociaux du Kurdistan.  Elles paient un prix fort pour la défense de leurs droits dans cette république liberticide.

Il y a environ 12 millions de Kurdes en Iran répartis entre les provinces (ostan) de Kurdistan (capitale Sanandaj), Kermanchah, Ilam et Azerbaidjan occidental où les campagnes sont à grande majorité kurde mais certaines villes (Ourmia, Naghadeh) ont des populations mixtes kurdes et azéries.  Il y a aussi près de 2 millions de Kurdes dans la province orientale de Khorassan, au nord de Mashhad, où leurs ancêtres avaient été déportés par Nadir Shah (17ème siècle) pour défendre les marches de l’empire iranien contre les invasions turco-mongoles.  Ils ont conservé leur langue et leur culture.

Les Kurdes résistent depuis 1979 à la République islamique et luttent pour un Iran démocratique, laïc et fédéral reconnaissant sur un pied d’égalité les divers peuples (arabe, azeri, balouche, kurde, persan, turkmène) qui composent l’Iran.

Les partis politiques kurdes, dont certains (PDKI, Komala) continuent la résistance armée au régime, sont tous de tradition laïque.