mis à jour le Mercredi 18 mars 2026 à 17h55
Lemonde.fr | Par Nicolas Bourcier (Halabja et Souleimaniyé (Irak), envoyé spécial) et Pauline Gauer (Photographe)
Reportage - Le 16 mars 1988, le régime de Saddam Hussein attaquait au gaz moutarde et au sarin cette localité kurde soupçonnée de collusion avec Téhéran, provoquant la mort de milliers de personnes. Trente-huit ans plus tard, ce souvenir revient hanter les survivants.
A chaque fois que la télévision diffuse des images des frappes aériennes en Iran, il détourne la tête. A chaque fois, une impression de vertige le saisit et le replonge dans l’effroi de son enfance. Hochyar Omer, 44 ans, est un survivant des bombardements ordonnés par l’ancien dictateur Saddam Hussein, le 16 mars 1988, sur sa ville de Halabja, cité kurde nichée aux confins de l’Est irakien et des hautes montagnes iraniennes.
Ce jour-là, l’usage massif d’armes chimiques, notamment de gaz moutarde et de sarin, a tué en quelques heures entre 4 000 et 5 000 habitants de cette localité et des villages alentour, selon une enquête de l’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch (HRW). Halabja avait été ciblée par l’aviation de Bagdad parce qu’elle était accusée de collusion avec l’Iran, alors en guerre depuis près de huit ans contre l’Irak. L’attaque, longtemps dissimulée par le régime, est restée un symbole du « martyre kurde ». Pour Hochyar Omer, elle a été le fil de sa vie, une mémoire traumatique inscrite dans sa chair, prête à se réveiller aussitôt qu’un événement rappelle les bombes.
Il avait 6 ans et y a perdu toute sa famille, sa mère, ses six frères et sa sœur auxquels s’ajoutent 47 cousins et proches. Blotti entre les morts, il a passé un jour et une nuit de terreur avant que des secouristes iraniens ne l’extraient de Halabja pour l’emmener à Téhéran. Hochyar Omer souffre alors de brûlures et ne voit plus rien. Il a fini par recouvrer la vue, mais garde d’importantes séquelles cutanées. « L’Iran m’a sauvé », dit-il aujourd’hui d’une voix sans apprêt. Conscient que Téhéran avait à l’époque tout intérêt à exposer à la face du monde les atrocités de Saddam Hussein, il rappelle néanmoins que les Iraniens étaient alors les premiers à leur venir en aide.
Après deux ans à Téhéran, le jeune Hochyar rentre à Halabja. La guerre est finie, mais la répression s’abat de plus belle sur la région kurde. Il faudra attendre l’intervention américaine de 2003 sur le sol irakien pour assister à la chute du régime.
Quatre ans plus tard, Hochyar Omer est appelé comme témoin au procès contre « Ali le chimique », Ali Hassan Al-Majid, l’ex-commandant suprême du Kurdistan, qui avait obtenu les pleins pouvoirs pour « tuer tout être humain ou animal présent » dans cette région insurrectionnelle, selon un décret signé de la main de son cousin, le président Saddam Hussein. D’après l’acte d’accusation, c’est lui qui est tenu pour responsable de la mort de 180 000 Kurdes, entre 1987 et 1988, au cours de grandes opérations militaires baptisées « Anfal » (« butin ») qui ont ravagé le nord du pays – et que les Kurdes appellent le « génocide d’Anfal ».
Devenu électricien, employé municipal de Halabja, il admet avoir un jour caressé l’idée de quitter sa ville avant de se raviser. « C’est dur d’être en vie ici, mais où qu’on aille, cette histoire reste avec nous, dit-il avant d’ajouter : le plus difficile, c’est de voir aujourd’hui des images d’enfants iraniens sous les bombes. »
Visible de loin, le monument-mémorial de Halabja, qui honore les victimes du massacre et de l’Anfal, a été érigé à l’entrée de la cité, dès 2004. Ses hauts murs noirs sont couverts des noms des victimes. Dans une partie musée, derrière des vitres, on y voit la corde qui a pendu « Ali le chimique », l’acte de décès de Saddam Hussein, en 2006, ainsi qu’une galerie de photos insoutenables, où les corps sans vie s’entassent dans les rues de la ville. L’une d’elles montre les cadavres de la famille de Hochyar Omer, à l’arrière d’un pick-up.
Guide et responsable des lieux, Mohammad Saed avait 11 ans au moment de l’attaque. Quatre membres de sa famille ont péri ce jour-là. L’enfant est surtout touché aux voies respiratoires. Avec sa petite sœur, ils sont eux aussi transportés par des secours iraniens de l’autre côté de la frontière. A Téhéran, ils sont séparés. Jusqu’à aujourd’hui, il dit ne l’avoir jamais revue : « Elle avait 2 ans, et elle a certainement été vendue à une riche famille de la capitale. »
Trente-huit ans plus tard, ce passé le hante toujours : « On n’aime pas la guerre ici, on sait qu’aucun bonheur n’en sort. » C’est après avoir passé six ans parmi les peshmergas (combattants kurdes) qu’il a décidé, en 2011, de venir travailler, ici, au mémorial. « Nous sommes tous évidemment contre le régime des mollahs, mais les bombardements vont reproduire de mêmes souffrances. »
Des souffrances, Chawnm Abdoullah, 60 ans, en a connu elle aussi. Le jour du tapis de bombes chimiques (plus de 400 selon les sources), elle a perdu ses deux premiers enfants. Enceinte de neuf mois, elle avait dû les laisser en urgence à sa sœur pour aller accoucher dans la ville de Souleimaniyé, où elle réside depuis. Il ne lui reste qu’une photo jaunie de sa fille Sara, qui lui avait demandé de ne pas partir.
Dans sa quête contre l’oubli, elle collabore avec Hania Mufti, l’enquêtrice de HRW qui a constitué, en grande partie, le dossier d’accusation contre Saddam Hussein lors du procès de ce dernier, à Bagdad, en 2004. Elle a aussi créé, en 2018, une association dont le nom signifie « les enfants disparus du génocide de Halabja ».
Selon ses calculs, ils seraient encore 211. Chawnm Abdoullah parle de kidnappings, d’enfants fuyant à travers champ ou franchissant les montagnes et recueillis ici et là. Opiniâtre, elle a porté des listes de noms aux autorités iraniennes qui n’ont jamais répondu. Elle a interpellé les députés du Parlement, à Bagdad, qui ont promis d’intervenir. Sans résultat à ce jour.
Réaliser des tests ADN dans les fosses communes creusées à la hâte après le drame coûterait trop cher, rappelle-t-elle. Sur les 16 emplacements répertoriés, certains dépassent le millier de cadavres. En 2004, des habitants ont tenté d’ouvrir une de ces fosses. Huit sont tombés malades après avoir touché les corps, deux sont morts. Chawnm Abdoullah est allée jusqu’à traverser la frontière pour tenter de localiser d’autres fosses communes. Dans plusieurs localités, de nombreux survivants de l’attaque ont succombé les jours suivants en raison des effets chimiques.
Un jour, peu avant la chute de Saddam Hussein, une source lui dit avoir vu sa sœur et ses deux enfants à Bagdad dans une voiture officielle du régime. Chawnm Abdoullah attend la chute du pouvoir et décide de s’installer dans la capitale. Plusieurs semaines, elle errera dans les rues, en vain.
A ce jour, 18 enfants ont été retrouvés. L’une d’entre eux, qui a grandi à Téhéran, a découvert par une connaissance que sa famille iranienne n’était pas celle qu’elle prétendait être. La jeune femme est retournée à Halabja. Elle y a retrouvé son père. Un cancer l’a emportée peu de temps après son mariage.
Sur les hauteurs de la ville martyre, à côté d’un vieux cimetière, 1 100 pierres tombales ont été alignées en mémoire de l’Anfal. Ils portent les noms des défunts, mais les sépultures sont vides en raison de l’absence des corps. Dos à l’Iran, distant à peine d’une quinzaine de kilomètres, face à la vallée et au lac étincelant de Darbandikhan, l’endroit invite au recueillement en mémoire des victimes, n’étaient-ce ces passages de drones kamikazes iraniens filant droit vers Souleimaniyé et Erbil.
Lundi 16 mars, à 11 heures, comme chaque année, les habitants de la région autonome kurde ont observé une minute de silence. Une minute à peine perturbée par des vrombissements venus du ciel.
