mis à jour le Vendredi 16 janvier 2026 à 15h10
La République islamique d’Iran traverse l’une des périodes les plus décisives de son histoire. Non seulement le mouvement de protestation persiste et s’amplifie mais, malgré le rideau imposé sur les communications, des images parviennent progressivement, montrant des corps de manifestants tués étendus à même le sol. Ces révélations semblent avoir incité le président américain, Donald Trump, à envisager une action militaire contre le régime.
Dans ce contexte dramatique, alors que les médias français auraient pu mobiliser l’opinion en faveur d’un rôle plus actif de la France, conforme au droit international, l’attention se concentre presque exclusivement sur une figure : Reza Pahlavi, fils exilé du dernier chah, présenté comme l’alternative évidente, sinon unique, au régime islamique.
Cet intérêt pour Reza Pahlavi n’est pas propre à la France. Mais nulle part ailleurs le descendant du chah ne bénéficie d’une exposition médiatique aussi favorable. Cela rappelle un précédent historique lourd de conséquences : le séjour de l’ayatollah Khomeyni à Neauphle-le-Château (Yvelines), peu avant la révolution de 1979. Ce village n’était pas un simple lieu d’exil ; il était devenu un centre de coordination politique et médiatique. Depuis la France, Khomeyni s’adressait au monde, recevait des délégations, organisait la contestation et construisait une image rassurante, promettant monts et merveilles. Beaucoup y ont cru. On connaît la suite.
Récupération du mouvement
Certes, Reza Pahlavi, francophile, n’habite pas en France [il vit aux Etats-Unis]. Mais la France reste l’un des rares pays d’Europe où les réseaux promonarchistes iraniens disposent d’une influence notable auprès des médias et de certaines élites politiques. De fait, la focalisation des médias français sur Reza Pahlavi produit un effet politique comparable à celui qu’avait eu le coup de projecteur sur l’ayatollah Khomeyni à Neauphle-le-Château. Depuis deux jours, le fils exilé affirme publiquement que les mobilisations en Iran seraient le résultat de ses appels, laissant entendre qu’il en serait le moteur principal. Il s’agit d’une tentative manifeste de récupérer le mouvement populaire, dont il ignore sciemment tant la pluralité que les aspirations démocratiques.
La réalité sur le terrain est tout autre. La société iranienne est plurielle, traversée par des luttes sociales, nationales et politiques profondes. Les femmes, les jeunes, les travailleurs, mais aussi les peuples non persans – Kurdes, Baloutches, Arabes, Azéris – jouent un rôle déterminant dans les mobilisations actuelles, souvent au prix d’une répression accrue. De larges pans de la société, et les élites civiles et politiques qui les représentent, s’accommodent très mal de la perspective d’une alternative confiée à Reza Pahlavi. En particulier, les Kurdes d’Iran, qui comptent parmi les acteurs les plus constants et les plus durement réprimés, le rejettent massivement. Ils se sont mobilisés de leur propre initiative ou, pour les grèves générales, en réponse à l’appel des principaux partis politiques kurdes, réunis au sein d’un « centre de dialogue ». Ces éléments, essentiels pour comprendre la composition et les ambitions du mouvement, restent largement absents du récit médiatique dominant en France.
Cette invisibilisation est injuste et dangereuse. Injuste, car elle réduit la société iranienne à une opposition binaire entre régime islamique et figure monarchique recyclée en symbole démocratique. Dangereuse, car elle occulte le fait que Reza Pahlavi, faute d’avoir fait l’inventaire de l’héritage politique de son père et d’adopter une vision réellement inclusive, est loin d’être une figure fédératrice capable de freiner la polarisation de la société iranienne. Son discours, calibré pour les opinions occidentales, semble séduire surtout une élite française sensible aux scénarios de restauration à la XIXᵉ siècle. C’est oublier que Reza Pahlavi reste flou sur l’essentiel. Pire encore, son document sur la période de transition révèle une forte centralisation du pouvoir, une place personnelle ambiguë et peu de garanties concrètes sur le pluralisme politique, les contre-pouvoirs institutionnels ou la reconnaissance des droits de tous les peuples et minorités.
L’histoire iranienne montre que les transitions confisquées par une figure unique, aussi médiatiquement efficace soit-elle, débouchent rarement sur des régimes démocratiques durables. La France, au regard de son histoire, devrait se garder de contribuer à un tel scénario. Offrir une tribune est toujours un acte politique. A l’heure où l’Iran traverse des moments aussi douloureux que déterminants, la responsabilité des médias français consiste d’abord à rendre visibles les forces réelles du changement, telles qu’elles existent sur le terrain.
Asso Hassan Zadeh, juriste franco-iranien kurde, est l’ancien secrétaire général adjoint du Parti démocratique du Kurdistan d’Iran.
