Adieu à Gérard Chaliand, géopolitologue

mis à jour le Vendredi 29 août 2025 à 14h59

Lexpress.fr | Une chronique de Frédéric ENCEL

Disparu le 20 août, cet homme de terrain ayant sillonné la planète a gardé toute sa vie son indépendance et son franc-parler.

Pour la quatrième fois en à peine plus d’un an, la géopolitique française perd l’un de ses meilleurs promoteurs. Après Philippe Moreau Defarges, Barbara Loyer et François Thual, c’est mon ami Gérard Chaliand qui s’en est allé. Ce fringant nonagénaire, qui se faisait fort il y a peu encore de faire plusieurs dizaines de pompes quotidiennes et de privilégier la marche et le métro aux taxis, aura vécu une vie hors norme et contribué grandement à la connaissance géopolitique. Passionné de stratégie, doté d’un remarquable courage, il avait toute sa vie durant crapahuté sur des dizaines de théâtres conflictuels, du Vietnam à l’Amérique latine, en passant par l’Afrique subsaharienne, le Sri Lanka, le Kurdistan ou encore le Liban. Il n’était pas de ces géopoliticiens de gradins ou d’ambassades, le terrain constituant pour lui – à juste titre – le tout premier lieu d’apprentissage et de compréhension d’un conflit dont il avait tiré les enseignements.

Dans ses ouvrages, nés de ses expériences à l’étranger, il offrait d’authentiques analyses et pistes de réflexion, comme dans Voyage dans quarante ans de guérillas (Lignes de repères, 2006). Bien que docteur en sciences politiques enseignant dans plusieurs universités américaines et françaises, Gérard Chaliand n’était pas un « academic », refusant de se lier de façon pérenne à un institut, une fondation ou une équipe ; extrêmement attaché à sa liberté de ton et de réflexion, il préférait demeurer une sorte de franc-tireur de la géopolitique, ce qui ne l’empêcha pas de collaborer avec d’autres bons auteurs sur plusieurs ouvrages, notamment des atlas.

Cette farouche volonté d’indépendance se retrouvait non seulement dans son franc-parler qui ne s’embarrassait pas de formules ampoulées, mais aussi dans son accoutrement de baroudeur en toutes circonstances : un chandail montagnard assorti d’un pantalon de gros velours et de chaussures de marche convenait aussi bien sur un plateau de télévision que dans un colloque universitaire ou une remise de prix par un ministre de la Défense !

Pétri de convictions progressistes et adhérant à des idéaux souvent proches des causes qu’il étudiait – il soutint notamment les droits des Kurdes et enseigna les relations internationales à Erbil, au Kurdistan irakien –, Gérard Chaliand ne sombra jamais dans l’extrémisme ni le dogmatisme (voir Mythes révolutionnaires du tiers-monde. Guérillas et socialismes, Seuil, 1976).

D’une grande honnêteté intellectuelle et fort peu adepte du misérabilisme, il était capable de tancer sévèrement les leaders partisans, combattants ou étatiques dont la politique lui semblait vaine ou aberrante. Fils de rescapés du génocide arménien de 1915, il avait ainsi critiqué le manque de vista et de préparation de plusieurs gouvernements arméniens, en particulier sur le douloureux dossier du Haut-Karabagh. Il s’affirmait certes du courant de pensée géopolitique réaliste, rejetant tout type de victimisme et de mysticisme, mais sans se laisser aller pour autant au cynisme des tenants d’une realpolitik pure et dure au fond très paresseuse. Ainsi écrivit-il Le Malheur kurde (Seuil, 1992) ou ce très personnel et émouvant Mémoire de ma mémoire (Points Seuil, 2025).

Ces dernières années, ses recherches s’étaient portées sur ce qu’il percevait comme une forme de déclin militaire de l’Occident, et les conditions d’échec de grandes puissances devant des adversaires infra-étatiques et notamment les guérillas ou autres groupes terroristes dont il connaissait parfaitement les ressorts et stratégies (voir par exemple Des guérillas au reflux de l’Occident, Passés composés, 2020).

En 2024, lors des Rencontres géopolitiques annuelles de Trouville-sur-Mer (dont L’Express est partenaire), j’eus l’honneur de lui remettre le prix de l’œuvre géopolitique. Il avait récemment accepté de rédiger un livre dans la collection « Géopolitiques » aux PUF. Cet ouvrage manquera à la pensée géopolitique française, comme me manquera son auteur. ✷

Frédéric Encel, essayiste et géopolitologue, est professeur à la Paris School of Business (PSB) et maître de conférences à Sciences Po.

Il crapahuta sur des dizaines de théâtres conflictuels, du Vietnam à l’Amérique latine

Il s’affirmait du courant de pensée géopolitique réaliste, sans se laisser aller au cynisme