mis à jour le Mercredi 11 février 2026 à 18h31
Lemonde.fr | Reportage | Madjid Zerrouky
La reprise des territoires kurdes par les forces gouvernementales syriennes provoque un nouvel exode de milliers de personnes dans des conditions déplorables. Déplacées parfois à plusieurs reprises, ces familles kurdes espèrent rentrer chez elles dans le cadre de l’accord entre Damas et les FDS.
De son village natal de la région d’Afrin, dans le nord-ouest de la Syrie, Ceila Mohamed Abdallo, 20 ans, garde des souvenirs tendres de son école, de ses voisins et des champs d’oliviers qui bordaient sa maison. Sa scolarité se conjugue aujourd’hui au passé, ses voisins se sont dispersés, sa maison est occupée par des miliciens proturcs et les oliviers ont été incendiés. Le 19 janvier, la jeune femme a franchi le portail d’une autre école, ouverte cette fois non aux écoliers, mais aux réfugiés, dans la ville de Kamechliyé, à 500 kilomètres de chez elle.
Depuis le début de l’attaque déclenchée par les forces gouvernementales contre les quartiers kurdes de la ville d’Alep, début janvier, puis son extension aux autres territoires contrôlés par les Forces démocratiques syriennes (FDS) à dominante kurde, 150 000 personnes ont trouvé refuge dans la région de Kamechliyé, qui s’ajoutent aux 300 000 Kurdes syriens qui l’ont ralliée en 2019 en fuyant une offensive de l’armée turque. Deux frontières hermétiquement fermées se dressent face à eux : celles de la Turquie et de l’Irak.
Ce 19 janvier, l’arrivée de Ceila Mohamed Abdallo se fait par une nuit noire et pluvieuse : c’est pour elle l’épilogue d’une errance de huit ans commencée en janvier 2018, quand l’armée turque et ses supplétifs syriens ont envahi l’enclave kurde d’Afrin. A l’instar de 320 000 habitants de cette région, chassés par l’avancée et les exactions des milices, les dix membres de la famille Abdallo ont fui à cette époque en direction de Tall Rifaat, à 40 kilomètres d’Afrin. Les Abdallo subsisteront pendant sept ans dans un camp de réfugiés de cette cité, alors contrôlée par les FDS.
Le 1er décembre 2024, tandis que les troupes du futur président Ahmed Al-Chaara lancent une offensive contre l’ancien régime de Bachar Al-Assad, les milices proturques attaquent, elles, les positions kurdes. Leur cible : Tall Rifaat. Les Abdallo et des dizaines de milliers de réfugiés prennent la route d’Al-Tabqa, à près de 200 km, dont le stade est ouvert à une partie des déplacés. Le répit qu’ils y trouvent, provisoire et aux conditions de vie précaires, ne dure qu’un temps. Ceila, orpheline de père depuis son enfance, perd sa mère, qui s’est éteinte à 56 ans « de maladie et de tristesse », le 10 janvier 2026 : une semaine avant le début de l’offensive de la nouvelle armée syrienne d’Ahmed Al-Charaa et de milices tribales arabes contre la ville.
Le 17 janvier, le stade est attaqué. « C’était le chaos, tout le monde criait et courait. Il y avait des tirs, ils abattaient les tentes et les abris à coups de haches », se rappelle Ceila Mohamed Abdallo. La famille parvient à quitter la ville en direction de la région de la Djézireh, le cœur des territoires kurdes, 200 km plus loin, à bord d’une camionnette conduite par Rifaat, le grand frère, chauffeur routier. Mais le convoi à bord duquel ils ont pris place est stoppé dans la ville d’Al-Mansourah par des militaires et des civils en armes qui violentent et dépouillent les réfugiés. Les Abadallo se font voler toutes leurs économies. Soit 20 000 dollars (16 798 euros). « Il y avait des hommes en uniforme et en civil. Ils hurlaient, nous frappaient et tiraient en l’air. On a cru qu’on allait mourir », se rappelle-t-il. « Ils disaient qu’ils allaient tous nous tuer. Ils nous traitaient de mécréants et de sales porcs. L’un d’entre eux a mis une claque à un nourrisson ; ils ont humilié un vieillard de 80 ans, obligé d’implorer leur pitié », poursuit Rifaat. « Ils nous ont finalement laissés passer, mais en promettant qu’on allait se revoir : “fuyez, mais on vous suit. On arrive”… »
A Kamechliyé, dans l’école primaire Abdelaziz-Hassan où elle a trouvé refuge, Ceila Mohamed Abdallo seconde désormais Nasserine Al-Hachemi, une enseignante qui s’occupe de ce nouveau camp de réfugiés improvisé : 37 familles et 110 hommes, femmes, enfants vivent désormais dans ce bâtiment de deux étages. Ses 600 élèves sont privés de cours. « Certains viennent aux nouvelles, demander quand l’école rouvrira. Je n’ai pas de réponse et aucune instruction. Toutes les écoles de la ville sont occupées par des réfugiés », indique l’enseignante. Selon les autorités locales, l’ouverture des établissements scolaires aux réfugiés prive depuis la mi-janvier 242 000 élèves de scolarité dans cette région toujours contrôlée par l’administration autonome kurde.
Dans la ville même de Kamechliyé, 69 écoles et des dizaines de mosquées et bâtiment publics ont été investis par les déplacés. « Nous n’avons pas les moyens de faire face. Historiquement délaissée par l’ancien régime, notre région est l’une des plus pauvres du pays. Il n’y a pas d’infrastructures. Tout manque ici : eau, électricité, abri… Les gens s’entassent dans les bâtiments publics et jusqu’à cinq familles par appartement », explique Mahmoud Mohamed, qui dirige le bureau des affaires sociales de l’administration autonome kurde. Il dit voir depuis six années déferler les réfugiés « une vague après l’autre. C’est un domino de déplacements ».
L’arrivée mi-janvier de l’armée syrienne aux portes de la ville de Hassaké, la capitale régionale située à une heure de route, dont les camps de réfugiés abritaient le plus grand nombre de déplacés de la région, a ainsi provoqué un nouvel exode de dizaines de milliers de personnes qui ont déferlé sur Kamechliyé. « Les Nations unies ne sont pas présentes, et les grandes ONG internationales ont déserté la région pour des questions de sécurité. Tout repose sur le tissu associatif local et la solidarité des habitants de nos villes et villages », ajoute Mahmoud Mohamed. « Ce sont essentiellement les parents d’élèves et des voisins qui nous aident. Ainsi que les associations locales », abonde l’enseignante Nasserine Al-Hachemi. Seule ONG étrangère présente en force, la Fondation Barzani, liée au clan familial qui dirige le gouvernement régional du Kurdistan irakien voisin, dit venir en aide à plus de 60 000 personnes quotidiennement.
A quelques kilomètres du centre-ville, le 6 février, l’une de ses équipes a dû rebrousser chemin à Tartab, une immense base de l’ex-armée syrienne investie par 200 familles et un millier de personnes ; ses volontaires ont dû battre en retraite face à des réfugiés assoiffés et affamés qui tentaient de prendre d’assaut l’une de leur fourgonnette. Dans ces anciens baraquements militaires ouverts aux quatre vents − les fenêtres et portes ont été volées après la chute du régime −, on s’entasse à dix dans quelques mètres carrés. C’est le cas de la famille d’Ali Mahmoud, un fermier originaire d’Afrin, dont les 110 hectares de terres lui ont été confisqués, accaparées par les miliciens proturcs. « Cela fait sept ans que nous sommes sur les routes et nous en sommes rendus aujourd’hui à nous battre entre nous pour boire de l’eau… », confie-t-il. Dimanche 8 février, au matin, les réfugiés de ce camp improvisé se sont battus lors d’une distribution d’eau potable. Regroupés autour d’un brasero, en ce jour pluvieux où la température dépasse à peine les 5 degrés, certains sont mêmes privés de chaussettes et de chaussures, abandonnées dans leur fuite précipitée, et de nuit, du camp de réfugiés de la ville voisine de Hassaké.
« En Syrie, tous les gens sont rentrés chez eux depuis la fin de la guerre, sauf nous. Cela fait dix ans que je suis parti de chez moi. Nous aussi voulons juste rentrer chez nous », se désespère Mustapha Abdelhamid, un enseignant qui, lui aussi, a été déplacé à quatre reprises depuis 2018. Il n’a plus de nouvelles de sa maison. Tout juste sait-il que certains réfugiés doivent payer les miliciens qui occupent la région pour espérer rentrer chez eux. Ali Mahmoud s’est vu proposer 1 500 dollars par l’intermédiaire d’un voisin pour « récupérer [ses] clés ». Rifaat Mohamed Abdallo a, lui, été contacté par un voisin arabe, lui-même approché par des miliciens arabes originaires de Deir ez-Zor qui occupent la maison familiale. Ces derniers lui réclament 2 000 dollars contre la restitution de sa demeure.
« Le rapatriement des populations déplacées d’Afrin et de Serê Kaniyê [Ras Al-Aïn] est l’un des points de l’accord signé par les FDS et le gouvernement de transition le 30 janvier », rappelle Ilhem Ahmad, la coprésidente de l’exécutif du Conseil démocratique syrien, la branche politique des FDS et elle-même originaire d’Afrin. « Nous discutons avec Damas sur la manière de sécuriser leur retour, car il y a des factions armées originaires de Deir ez-Zor [à 400 kilomètres], par exemple, qui occupent ces régions et cherchent à rançonner les populations qui désirent rentrer chez elles. C’est pour cela que nous suggérons que les Nations unies surveillent et soient garantes de ces retours », ajoute-t-elle. Pour Tewran, 23 ans, originaire d’Afrin, un proche d’Ali Mahmoud, le fermier, il est trop tard. Désespéré, le jeune homme, réfugié sur l’ancienne base militaire de Tartab, s’est suicidé par balle une semaine auparavant.
