mis à jour le Lundi 16 mars 2026 à 16h39
Lemonde.fr | Par Samuel Forey et Laurence Geai (Photographe)
Depuis le début de la guerre avec l’Iran, le gouvernement israélien interdit l’accès à l’esplanade des Mosquées, lieu saint de l’islam et symbole national palestinien, en invoquant des raisons de sécurité. Réduits à prier devant les murs de la Vieille Ville, les fidèles musulmans dénoncent une mesure politique.
Les fidèles musulmans se rassemblent pour la prière du vendredi. En cette fin de ramadan, sur ce promontoire de Ras Al-Amoud, un quartier de Jérusalem-Est, ils sont plusieurs milliers, sur les bas-côtés, sur un terre-plein, ou dans la mosquée Muhammad Al-Fateh (Mehmet le Conquérant). Sur un rond-point, une vingtaine de policiers veillent.
Les mines sont graves. Derrière les croyants, la coupole dorée du dôme du Rocher scintille, en surplomb de l’esplanade des Mosquées. Mais le site, qui abrite aussi la mosquée Al-Aqsa, troisième lieu saint de l’islam, est inaccessible. Le 28 février, date du début de l’attaque américano-israélienne contre l’Iran, les autorités israéliennes en ont interdit la fréquentation, ainsi que l’église du Saint-Sépulcre, haut lieu de pèlerinage chrétien.
Le sermon de l’imam terminé, les fidèles s’alignent et s’agenouillent, dans un silence que rien ne trouble. Des enfants, qui jouaient sur une aire de jeu, s’arrêtent. La prière se déroule, dans l’air frais de la fin de l’hiver de Jérusalem. Une fois celle-ci terminée, l’assemblée se disperse dans le calme.
Kamal Charawi vit dans le quartier de Ras Al-Amoud. A 62 ans, c’est la première fois de sa vie qu’il prie en dehors de la mosquée Al-Aqsa pendant le ramadan. « Cela me remplit de tristesse. Et cela nous mène sur une pente très dangereuse, où l’accès pourrait être de plus en plus limité. Mais ça ne nous empêche pas de prier, en paix, le plus près possible de la mosquée. C’est notre façon de résister avec dignité », dit-il.
Le commandement du front intérieur, ce corps de l’armée israélienne chargé de la protection des civils pendant la guerre, a pris de strictes mesures de sécurité. Ecoles, universités, centres commerciaux et sites touristiques sont fermés, tout comme les lieux saints. L’accès à la Vieille Ville de Jérusalem est interdit dans son ensemble, sauf pour ses résidents.
Raison officielle invoquée : éviter les mouvements de foule en cas de bombardement et simplifier le travail des forces de sécurité, notamment durant les dix derniers jours du ramadan, la période la plus sacrée du mois, qui doit s’achever autour du 19 mars. En temps normal, à cette époque, des dizaines de milliers de personnes se réunissent sur l’esplanade, pour une retraite spirituelle. Rien n’y est prévu pour se protéger en cas d’attaque aérienne.
Mais si les musulmans ne peuvent se rendre à Al-Aqsa, les fidèles juifs peuvent, eux, aller prier dans la partie souterraine du mur des Lamentations, dans la limite de 50 personnes, si bien que plusieurs centaines peuvent se recueillir chaque jour. « Si un dispositif similaire avait été mis en place pour les musulmans à Al-Aqsa, des centaines, voire des milliers de personnes auraient pu continuer à prier chaque jour, note Aviv Tatarsky, chercheur à l’organisation Ir Amim, qui milite pour l’égalité des droits entre Israéliens et Palestiniens à Jérusalem. Cela aurait également permis d’éviter que le site ne soit complètement désert pendant le ramadan, ce qui aurait eu une forte portée symbolique. Je ne vois pas vraiment la raison pour laquelle les autorités autorisent cela au mur des Lamentations mais pas à Al-Aqsa, surtout pendant cette période. »
Lieu saint musulman, Al-Aqsa est aussi un symbole national palestinien, au centre de nombreuses confrontations ces dernières années. Pendant le ramadan de 2021, l’évacuation violente de la mosquée avait été l’un des déclencheurs d’une triple crise : la guerre de onze jours entre Israël et le Hamas à Gaza, les émeutes dans les villes mixtes d’Israël et la reprise de la lutte palestinienne en Cisjordanie. En 2022 et 2023, la police israélienne et des militants palestiniens se sont affrontés à plusieurs reprises sur l’esplanade, alors que le nombre de juifs ultranationalistes venant y prier ne cessait d’augmenter, en violation du statu quo qui, depuis 1967, interdit toute prière non musulmane sur le site.
Le site est construit à l’emplacement où s’élevait le Temple de Jérusalem, détruit en 70 de l’ère commune par les Romains. Si la tradition juive interdit d’y pénétrer, de crainte de fouler aux pieds le saint des saints, les extrémistes du mouvement pour la construction d’un nouveau temple juif prennent de plus en plus d’importance. Et depuis l’attaque du 7 octobre 2023 menée par le Hamas, l’esplanade est sous très haute surveillance.
C’est ce contexte qu’invoque Rateeba Natsheh, une activiste palestinienne résidente de la Ville sainte : « Chaque année, l’accès à la Vieille Ville est rendu de plus en plus difficile pour les Palestiniens. C’est une politique délibérée pour nous en chasser. Quant à la mosquée Al-Aqsa, elle est de plus en plus fermée. Le gouvernement israélien tâte le terrain pour, un jour, prendre le contrôle des lieux. Mais malgré toutes les difficultés, nous restons à Jérusalem. »
La fermeture de l’esplanade n’est pas passée inaperçue. Mercredi 11 mars, huit pays musulmans ont condamné l’initiative, dénonçant « une violation flagrante du droit international, notamment du droit international humanitaire, du statu quo historique et juridique et du principe d’accès sans restriction aux lieux de culte ». Une déclaration signée par les ministres des affaires étrangères du Qatar, de la Jordanie, des Emirats arabes unis, de l’Indonésie, du Pakistan, de la Turquie, de l’Arabie saoudite et de l’Egypte.
Dans la Vieille Ville, les commerçants font grise mine. L’artère de Khan El-Zeit, où l’on se rend pour acheter de la nourriture, est presque déserte. « Pendant les fêtes, c’est presque impossible de marcher ici. Avant, on avait une crise par an. Depuis le 7-Octobre, c’est une crise par mois », se plaint Falah Badran, marchand d’épices. Si Jérusalem a largement été épargnée par les missiles depuis le début de la guerre avec l’Iran, l’interception d’un projectile, lundi 16 mars, au dessus de la ville sainte pourrait changer la donne. Des débris sont tombés à proximité du Saint-Sépulcre et sur l’esplanade des Mosquées. Même pour Jérusalem, la guerre se rapproche.
