A Erbil, le souvenir de la République de Mahabad hante les Kurdes iraniens

mis à jour le Jeudi 26 mars 2026 à 16h01

Lemonde.fr | Exilé au Kurdistan irakien depuis 2019, le petit-fils de l’un des dirigeants de l’éphémère république, créée et disparue en 1946, attend de pouvoir retourner dans sa ville natale, en Iran, où, espère-t-il, « sous les cendres de la répression, la braise est toujours là ».

Sur les murs, Mohammad Raza Seif Qazi a accroché les portraits des hommes illustres de sa famille morts d’une répression iranienne dont le souvenir hante depuis des décennies l’imaginaire collectif kurde. Uniformes, visages, vêtements occidentaux et turbans sur la tête, les images ont jauni. Elles datent toutes de 1946, l’année qui a vu naître et disparaître l’unique république du Kurdistan, aussi appelée République de Mahabad, du nom de cette ville du nord-ouest de l’Iran, distante à peine de 200 kilomètres à vol d’oiseau d’Erbil, en Irak, où il vit aujourd’hui en exil.

Dans son petit bureau situé au premier étage d’une maison moderne, fraîchement construite dans une des cités pavillonnaires ultrasécurisées de la ville irakienne, le petit-fils de Seif Qazi, ancien ministre de la défense de l’éphémère république, cousin de son président, Qazi Mohammad, s’assied avec un léger sourire.

A 55 ans, poursuivi à maintes reprises par la police iranienne, cet intellectuel et écrivain kurde engagé, au patronyme si évocateur dans la région, observe, non sans une certaine satisfaction, ce qu’il qualifie de « lent et inexorable affaiblissement » du régime de Téhéran. « Voir un pays et sa ville natale sous les bombes est douloureux, mais force est de constater que depuis le début des frappes et la mort du Guide suprême, Ali Khamenei, tué le 28 février, l’appareil des mollahs est atteint, les cerveaux du régime ont disparu. »

Alliance de factions

Observateur scrupuleux du système répressif iranien, lui-même poursuivi pendant des années avant son départ pour l’Irak voisin, il sait que la chute des mollahs prendra du temps, mais il est confiant. Pour lui, le fait que six des sept factions kurdes iraniennes, toutes marquées par une longue histoire de conflits, soient parvenues à former une alliance, ces dernières semaines, constitue une étape irréversible dans le processus en cours. Certes, précise-t-il, la minorité kurde ne représente que 10 % à 12 % de la population iranienne, « mais, [ils sont] les seuls acteurs susceptibles de constituer une force structurée et cohérente ». Laquelle, ajoute-t-il, a su nouer des liens étroits avec les autres minorités d’Iran telles que les Azéris (16 %) ou encore les Baloutches (3 %).

Le refus de céder aux pressions américaines de lancer une offensive kurde au sol a été la bonne décision, selon lui. « Nos dirigeants ont eu raison, cela aurait mobilisé les forces terrestres iraniennes sans modifier l’équilibre militaire, entraîné un massacre de nos unités et obscurci la perspective d’un changement de régime. » Les Kurdes ne doivent pas devenir à nouveau une force d’appoint ou un acteur sacrificiel de telle ou telle puissance, « comme cela a été le cas tant de fois dans le passé », insiste-t-il. L’œil posé sur les figures mythiques de ses ancêtres posés aux murs, il ajoute : « Il nous faut un plan, maintenir notre cohésion et ne pas compter sur nos alliés ni dépendre d’eux. »

Mohammad Raza Seif Qazi affirme ne pas avoir d’ambition nationale. Mais s’il vit à l’écart de la lumière des projecteurs, il compte bien jouer un rôle dans son fief de Mahabad une fois le régime éliminé. Il en est convaincu : « Là-bas, sous les cendres de la répression, la braise est toujours là, prête à s’enflammer au moindre souffle. » Encore début mars, juste après que des bombardements ont visé une installation militaire proche de la prison de la ville, de vives tensions ont opposé les habitants aux policiers. En novembre, des attaques contre les forces de sécurité avaient déchaîné une énième vague de répression avec des chars en plein centre-ville et des tirs à l’arme lourde. Comme en 1979, lorsque l’armée iranienne était venue réprimer le soulèvement kurde, et en 1967 et 1968, après une insurrection armée. Et surtout après 1946, rappelle le petit-fils, lorsque Mahabad est devenue ce mythe fondateur, cette soudaine capitale du mouvement kurde moderne.

L’écouter, c’est toucher du doigt le malheur de toute une région, plonger dans les mémoires des guerres et des trahisons qui ont fait des 40 millions de Kurdes environ la nation la plus importante du monde à ne pas posséder son propre Etat. C’est ici, et particulièrement dans ce Kurdistan iranien tout proche, que s’est installé le foyer d’un nationalisme pankurde qui a su se maintenir comme facteur de contestation tout au long des décennies, en s’adaptant au gré des contingences. « L’environnement joue un rôle essentiel dans la définition de nos objectifs, souligne-t-il. Lorsque vous vous trouvez face à un régime qui veut vous supprimer, il est évident qu’il faut lutter pour un Etat indépendant. En revanche, aujourd’hui, si les autres composantes de la population iranienne nous reconnaissent, avec les mêmes droits, les mêmes libertés politiques et culturelles, dans un système de type fédéral, alors notre futur sera fixé à l’intérieur de la frontière iranienne. »

Un vent de liberté

Lui connaît sur le bout des doigts les circonstances qui ont fait de Mahabad cet exemple incarnant, jusqu’à aujourd’hui, le renouveau du nationalisme kurde. Comment à l’époque, cette première république, soutenue à ses débuts par l’Union des républiques socialistes soviétiques avant d’être lâchée par Moscou, s’est installée en étant dirigée par une nouvelle génération d’intellectuels progressistes née en dehors des dynamiques tribales.

A sa tête, le fameux Qazi Mohammad, alors magistrat et pilier de la prestigieuse communauté des juges religieux. Membre de la première organisation politique kurde, le Komala, il est le fondateur, en 1945, du Parti démocratique du Kurdistan d’Iran (le PDK, qui deviendra le PDKI pour le différencier des autres formations kurdes de la région), toujours actif à ce jour.

A Mahabad, c’est lui qui proclame la république, devant une foule immense, le 22 janvier 1946, aux côtés de son frère Sadr Qazi et son cousin Seif Qazi. Dans toute la région se lève un vent de liberté. On peut aller et venir à sa guise, écouter librement les émissions de radio étrangères. Le kurde est déclaré langue officielle et les femmes participent pour la première fois à la vie politique par le biais de la toute nouvelle section féminine du parti.

C’est durant cette période que le poème Ey Reqîb ! (« ô ennemi ! »), écrit par le poète kurde Dildar (1918-1948) dans les geôles iraniennes en 1938, devient l’hymne national kurde. Que le drapeau tricolore (rouge, blanc et vert orné d’un soleil au centre) est adopté par la république. Et que le mot « peshmergas », signifiant « ceux qui vont au-devant de la mort », est utilisé pour la première fois pour désigner les forces armées kurdes.

Mais l’état de grâce n’a qu’un temps. Précarité économique, conséquence de décennies d’un sous-développement planifié par Téhéran, clivages sociaux et retrait soviétique dans le nord du pays finissent par livrer Mahabad à la vengeance du chah d’Iran, Mohammad Reza Pahlavi (1919-1980), soutenu par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Les trois dirigeants sont pendus à l’aube du 31 mars 1947, sur la place centrale de la ville, à l’endroit même où fut proclamée la république. Mohammad Raza Seif Qazi a gardé dans un de ses livres une dernière photo de son grand-père sur l’échafaud. L’histoire veut que ses bourreaux aient dû s’y reprendre à trois fois pour l’exécuter.

Arrivé à Erbil avec sa famille en 2019, le petit-fils attend désormais l’heure du retour. « Ils sont nombreux aujourd’hui à être rebelles et forts comme mes aïeux. » Le reste, assure-t-il avec la même évidence, n’est qu’une question de temps.