Le Monde du Livre met à l’honneur deux écrivains kurdes

mis à jour le Lundi 23 decembre 2019 à 16h14

lemonde.fr | par Camille Laurens, écrivaine| et par Christophe Ayad | le 20 décembre 2019

 

« Et tournera la roue », de Selahattin Demirtas : le feuilleton littéraire de Camille Laurens

La littérature témoigne sans théoriser et convainc sans militer, écrit notre feuilletoniste. Selahattin Demirtas, avocat des droits humains et leader charismatique du HDP, depuis sa prison turque, en témoigne.

« Et tournera la roue » (Devran), de Selahattin Demirtas, traduit du turc par Emmanuelle Collas, Emmanuelle Collas, 216 p., 16,90 €.

RÉSISTER

La liste est longue des écrivains et journalistes emprisonnés pour leurs écrits, hier ou aujourd’hui, dans beaucoup d’endroits du monde. Ne serait-ce qu’en Turquie, ils sont des dizaines : Ahmet Altan, son frère Mehmet, Asli Erdogan, Sara Aktas, et tant d’autres dont les noms ne parviennent pas tous jusqu’à nous. La persécution des Kurdes a encore contribué à remplir les geôles et les charniers. « La mort était devenue monnaie courante, si bien que les destructions et les massacres faisaient partie de la vie quotidienne », rappelle Selahattin Demirtas dans la dernière nouvelle de son second recueil, Et tournera la roue, paru en Turquie début 2019 et aussitôt traduit en français par son éditrice Emmanuelle Collas. « Il faut croire qu’une nouvelle espèce, non humaine, s’était développée. Il existait désormais une créature détestant et méprisant l’espèce humaine, une créature qui se prenait probablement pour un surhomme. »

C’est la seule allusion politique transparente que s’autorise l’auteur, avocat des droits humains et leader charismatique du HDP, parti progressiste ­d’opposition prokurde, incarcéré depuis le 4 novembre 2016 pour « terrorisme ». Contrairement à d’autres, ce ne sont pas ses écrits mais ses seules prises de ­position antigouvernemen­tales qui ont conduit à son arrestation. Ecrivain, il l’est devenu en prison, réussissant à faire passer au dehors, en 2018, un premier recueil de nouvelles, L’Aurore (Emmanuelle Collas, 2018), voué à un ­immense succès populaire. Quel point commun y a-t-il entre un opposant politique, orateur adulé des foules, et un écrivain soustrait à la société, de sorte que le prolongement de l’un en l’autre soit une évidence logique ? C’est le pouvoir de résister. « La ­résistance, c’est beau, les enfants ! C’est une loi de la physique », explique un professeur à ses élèves, non sans ironie puisqu’il vient lui-même de commettre la plus ignoble lâcheté. « La littérature permet de prendre position contre l’oppression, de manière directe ou indirecte, écrit Demirtas depuis sa cellule. Elle doit ­insuffler courage et espoir, sans concession, en résistance, sinon ce n’est pas de la littérature. »

L’humanisme de Selahattin Demirtas s’attache à la dimension pathétique des individus, les plus pauvres surtout, les plus innocents – analphabètes, simples d’esprit, « esclaves » des puissants

Certes, toutes les nouvelles du présent recueil ne procèdent pas d’une folle espérance, loin de là ; et si, comme le suggère le titre, la roue tourne, elle ne va pas toujours dans le sens d’une meilleure fortune. Quelquefois justice est faite, mais souvent aussi le malheur s’accroît. Cependant, même quand un bébé meurt de froid faute de secours ou qu’un accident décime plusieurs familles de travailleurs saisonniers qui cherchaient « une solution à la pauvreté », quelque chose dans un coin du récit, dans le sursaut d’un personnage ou dans l’esprit du lecteur, se met en marche et s’anime d’une énergie neuve, plus combative. La résistance naît de la solidarité ou de l’empathie qui s’empare des individus les plus divers. Un village tout entier pleure, « à l’agonie », quand l’un des leurs dis­paraît à cause de leur indifférence. Un procureur, jadis féroce, naît à une ­conscience morale nouvelle lorsqu’un accident lui fait comprendre la douleur de perdre un enfant. Dans un paysage ­glacial, des parents offrent l’hospitalité à l’ancien bourreau de leur fils. Tout être humain a accès au remords, à la honte, à la pitié ou à la révolte.

L’humanisme de Demirtas s’attache à la dimension pathétique des individus et des destinées, les plus pauvres surtout, les plus innocents – analphabètes, simples d’esprit, « esclaves » des puissants. Leur naïveté les perd quelquefois car rien dans leur vie simple ne les a ­préparés à l’horreur de l’oppression ; ainsi, quand des villageois se voient trahis par les représentants du pouvoir, c’est tout leur corps qui éprouve la défaite : « Si on les avait égorgés à cet instant, aucun d’eux n’aurait saigné, tellement ils étaient pétrifiés. »

La nouvelle prend parfois l’allure d’un conte ou d’un mythe, dont la mission est de faire le récit universel d’événements difficilement explicables – la misère, la souffrance, la mort. Mais l’humour ou l’ironie douce entraînent aussi la roue du côté de la légèreté, car Demirtas aime ses personnages et les croque avec bienveillance. En voilà un, victime d’un « accident du travail » en tombant du balcon où il s’était hissé pour un cambriolage (« Quel loser ! »), qui se voit comiquement comparé à un héros populaire : « C’est une sorte de Robin des bois qui ne partage avec personne, pas même avec les pauvres. » Tel autre résume sa vie amoureuse : « Les premiers jours de notre mariage – plus précisément le premier jour, ou plutôt les deux ou trois premières heures –, sans mentir, ça s’est super bien passé. »

Et c’est finalement de cette galerie de portraits intimistes ou révoltés, drôles ou touchants, que surgit l’efficacité politique. La littérature témoigne sans théoriser et convainc sans militer. La foi en l’humanité y parle d’elle-même, logée dans la réalité et chevillée à la volonté de tenir bon. Nous, lecteurs, y sommes souvent associés, mais pas toujours. « Je suppose que vous trouvez intolérable de voir l’esclave se rebeller », nous demande soudain tout à trac l’employée d’un de ces centres commerciaux que nous fréquentons tous, ici ou ailleurs. « Vous feriez mieux de vous y habituer », prévient-elle. Résister, loi humaine.

Signalons, du même auteur, la parution en poche de « L’Aurore », traduit par Julien Lapeyre de Cabanes, Points, 144 p., 6 €.

Camille Laurens (écrivaine)

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lemonde.fr | par Christophe Ayad | le 20 décembre 2019

« Témoignage d’une île-prison », de Behrouz Boochani : écrire pour survivre à l’île de Manus

Histoire d’un livre. Behrouz Boochani, réfugié kurde iranien, échoue en 2013 dans un camp de rétention australien. Son témoignage sur cet enfer, écrit sur WhatsApp, est un best-seller.

« Témoignage d’une île-prison. De l’exil aux prix littéraires » (No Friend but the Mountains), de Behrouz Boochani, traduit de l’anglais par Karine Xaragai, Hugo, « Doc », 398 p., 21,95 €.

Plusieurs romanciers ont entrepris de publier leur travail sur Twitter avant de le faire sous la forme d’un livre. Mais ce qui s’apparente souvent, dans leur cas, à un jeu littéraire, une coquetterie ou une stratégie marketing n’a rien à voir avec les conditions dans lesquelles est né Témoignage d’une île-prison, de l’Iranien Behrouz Boochani. Cet ouvrage, écrit depuis le centre de détention australien de Manus (Papouasie-Nouvelle-Guinée), a été envoyé jour après jour par l’intermédiaire de la messa­gerie WhatsApp, comme un ­samizdat de l’exil.

Témoignage d’une île-prison est un livre de chair et d’os, de sang et de larmes. C’est un livre de notre temps. « Le livre de Behrouz Boochani résiste à toute classifi­cation, explique son ami Omid Tofighian, qui l’a traduit du persan en anglais. Il relève autant de la littérature carcérale que de la fable ­philosophique, de la poésie kurde, des écrits dissidents iraniens ou encore de la critique anticoloniale. Il décrit comment les politiques migratoires et la violence d’Etat ont fabriqué un univers carcéral pour toute une partie de l’humanité. »

Behrouz Boochani, journaliste et écrivain kurde engagé de 36 ans, a dû fuir l’Iran début 2013 pour échapper à la prison. Il part pour l’Australie, synonyme de liberté. Arrivé en Indonésie, il est pris en charge par des passeurs qui le font embarquer, avec une soixantaine d’autres candidats à l’asile, sur un bateau de pêche. Après avoir échappé de peu au naufrage, les migrants sont récupérés par un navire militaire australien et envoyés sur l’île de Manus, terminus du voyage. L’asile en Australie est une chimère, le retour en Iran hors de question. Boochani est tombé dans un puits d’oubli. Il est arrivé quatre jours après l’entrée en vigueur de la loi anti-immigration particulièrement cruelle adoptée par les ­conservateurs australiens. Plutôt que d’accueillir des réfugiés et pour décourager les candidats, l’Australie sous-traite ses migrants à la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Le camp de Manus, cette « prison de saleté et de chaleur », fait penser aux camps de détention japonais de soldats alliés pendant la guerre du Pacifique.

Si Boochani ne cède pas à la folie et à la tentation du suicide, fréquentes dans le camp, c’est parce qu’il réussit à se procurer un téléphone, régulièrement approvisionné en crédit par un réseau d’amis. Il l’utilise dans un premier temps pour alerter la presse, des ONG et l’ONU sur les conditions de détention inhumaines. Rapidement, le Guardian lui ouvre ses colonnes, des radios l’interviewent. L’administration du camp le met un temps à l’isolement pour le faire taire. En vain. Parallèlement à cet activisme militant, Behrouz Boochani commence à écrire pour lui, toujours sur son mobile.

Behrouz Boochani est arrivé sur Manus quatre jours après l’entrée en vigueur de la loi anti-immigration particulièrement cruelle adoptée par les conservateurs australiens

« Au début, il n’y avait pas le projet d’un livre, raconte Omid Tofighian. Behrouz envoyait des morceaux de texte en persan inspirés de son voyage et de son quotidien à une amie, Moones Mansoubi. Mais, très vite, il est devenu clair que ces “cartes postales” avaient une portée littéraire. La rédaction du livre a pris cinq ans. » Le rituel est bien rodé : à l’autre bout du fil, Moones Mansoubi recueille les envois, phrase après phrase, les assemble en chapitres selon les instructions de l’auteur. Quand un chapitre est prêt, elle l’envoie à Omid Tofighian, qui le traduit en anglais.

Boochani termine son manuscrit un mois après la fermeture du camp de Manus, le 31 octobre 2017, décrété illégal par les autorités ­locales. Sans papiers et refusant de retourner en Iran, il est ensuite détenu à Port Moresby, capitale de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Son livre est publié en juillet 2018 chez l’éditeur australien Picador, sous le titre No Friend But the Mountains (« pas d’autre ami que les montagnes »), une référence au sort du peuple kurde. Omid ­Tofighian n’a pas eu de mal à ­convaincre l’éditrice, Mathilda Imlah, car Behrouz Boochani était déjà connu du public australien pour ses articles dans le Guardian, ses passages à la radio et son film Chauka, Please Tell Us the Time (« Chauka, s’il vous plaît, donnez-nous l’heure », 2017), tourné avec son portable et coréalisé avec le cinéaste iranien Arash Kamali Sarvestani.

Le livre de Boochani fait du bruit, d’autant que la politique australienne d’immigration est de plus en plus critiquée sur la scène internationale. Picador décide de le présenter au prix Victoria, la plus prestigieuse récompense littéraire australienne. Mais Behrouz Boochani n’est ni australien ni résident, il ne peut concourir selon les termes du règlement. « Mathilda Imlah a fait un travail de lobbying auprès des administrateurs du prix, se souvient Jane Novak, l’agent littéraire de Boochani pour les droits internationaux. Au terme d’une réunion consacrée à son cas, ils ont ­décidé d’inclure le ­livre dans la sélection car il soulève des questions essentielles pour l’identité australienne. »

En janvier 2019, Behrouz Boochani remporte non seulement le prix de non-fiction mais aussi ­celui de littérature générale. Son livre devient immédiatement un best-seller. Les demandes de ­traduction affluent : « A ce jour, le total des ventes mondiales approche 100 000 exemplaires, se félicite Jane Novak. Et plusieurs pays, comme l’Allemagne et l’Espagne, n’ont pas encore publié leur ­traduction. »

Le 14 novembre, Boochani a pu quitter pour la première fois depuis six ans la Papouasie-Nou­velle-Guinée à l’occasion d’une invitation à un festival littéraire à Christchurch (Nou­velle-Zélande). Il compte déposer une demande d’asile dans un autre pays que l’Australie. Il a désormais l’embarras du choix.

Critique

Un système carcéral avilissant

Le titre français du livre de Beh­rouz Boochani, Témoignage d’une île-prison. De l’exil aux prix littéraires, peut induire en erreur. Cet ouvrage n’est pas un témoignage ou, plutôt, il ne l’est pas seulement. Inclassable, il emprunte aussi bien à la non-fiction qu’au récit mythologique, à la poésie – des passages entiers sont en vers ­libres – qu’à la philosophie. ­Malgré ce mélange des genres, le récit est tout ce qu’il y a de plus lisible et ­linéaire, vivant et animé.

S’il prend une dimension universelle, c’est dû, entre autres, au fait que Behrouz Boochani refuse de nommer ses compagnons d’infortune – afin de ne pas les mettre en danger – pour les désigner par des surnoms : le Garçon aux yeux bleus, l’Imbécile édenté, ­l’Insomniaque et l’Hypersomniaque, le Rohingya du Myanmar, Maysam la Pute et le Premier Ministre, le Pingouin et bien d’autres. Ils forment un bestiaire digne de La Ferme des animaux, d’Orwell (1945), et acquièrent une dimension mythologique.

Mais le cœur du livre se trouve dans la description du système carcéral du camp, dont la fonction première est de briser l’individu, de l’avilir et de le soumettre. Behrouz Boochani nomme ce processus « le Système Kyriarcal » : une invention philosophico-littéraire tirée de la kyriarchie, un concept sociologique, à l’origine féministe, désignant un ensemble de systèmes sociaux interconnectés établis à des fins de domination, d’oppression et de soumission. D’où la question qui hante ce puissant témoignage : que reste-t-il d’humain à un homme une fois qu’on l’a privé de son humanité ?

Extrait

« La prison ressemble à une ménagerie remplie d’animaux de couleurs et d’odeurs diverses. Pendant tout un mois, ces animaux – ces hommes – ont été entassés dans une cage au sol en terre battue. Cette prison grouille de tant d’individus qu’on a l’impression de les entendre jacasser jusque dans les branches des arbres et sur le toit des sanitaires. Il y a des gens dans tous les recoins de l’enceinte – même près du petit bourbier, derrière les toilettes. Au coucher du soleil, quand l’air se rafraîchit et que les palmes de cocotiers se mettent à danser, le camp devient un bon endroit pour déambuler. La plupart des prisonniers préfèrent sortir de leurs chambres. (…) C’est une jungle peuplée de gens qui se regroupent de manière étrange. » Témoignage d’une île-prison, page 145