| Conferences : Democratisation of the Middle East : Eva Weil |
|
Aso Agace (EN- DE- FR- KU) M. Ali Aslan (EN- TR) Andreas Buro Lili Charoeva (Français) Mirella Galletti |
Lotta Hedström Keya Izol Ilhan Kizilhan Nina Larsson Akil MARCEAU (Français) Kendal Nezan (FR- EN) André Poupart (FR- EN) Khaled Salih Pierre SERNE (Français) Mozaffar Shafeie Harry Schute (ÙÙ۱ۯÙ) Ephrem Isa Yousef (Français) Eva Weil (Français) |
Nina Larsson tillbaka från Irak Lotta Hedström Nina Larsson är på väg till Kurdistan Hewlerglobe.net 29 Nov.
|
|
C O N F E R É N C E I N T E R N A T I O N A L E |
Par Eva Weil (*)
|
Je vous parlerais briĂšvement de deux situations vĂ©cues dans lâaprĂ©s catastrophe de la deuxiĂšme guerre mondiale qui font lâobjet de mon travail. Les mĂ©canismes dâĂ©lucidation de la transmission sâinscrivent dans le processus de dĂ©mocratisation dans la mesure oĂč connaitre son passĂ©, et les effets quâil induit de façon rĂ©pĂ©titive sur sa personne, câest dĂ©tenir un pouvoir sur sa propre vie et donc sur les libertĂ©s individuelles et collectives. Ces deux situations vous Ă©voqueront, sans doute, des Ă©vĂ©nements similaires de lâhistoire contemporaine des Kurdes, dans cette rĂ©gion. En France, la fin des annĂ©es 70 et le dĂ©but des annĂ©es 80 sont considĂ©rĂ©es comme marquant une date charniĂšre dans l'ouverture des tĂ©moignages sur les dĂ©portations et l'extermination des Juifs. Un certain nombre de questions rĂ©unissent des historiens et des psychanalystes quant aux rapports que l'on peut observer entre mĂ©moire individuelle et mĂ©moire collective dans ce champ. Si nous prenons lâhistoire de la France et spĂ©cifiquement celle du rĂ©gime de Vichy, 30 ans au moins se sont Ă©coulĂ©s jusqu'Ă son apparition dans la sphĂšre des dĂ©bats publics. On peut se demander et ces interrogations sont de celles qui reviennent souvent dans le dĂ©bat entre historiens, si cet effet sâest observĂ© dans dâautres moments et si la prĂ©visible disparition des tĂ©moins pouvait Ă elle seule expliquer ce phĂ©nomĂšne. Faudrait il attendre que les tĂ©moins, victimes et bourreaux aient disparu ou soient sur le point de disparaĂźtre pour que lâHistoire puisse se construire ? En modifiant notre champ dâobservation et si nous nous intĂ©ressons au devenir des dĂ©portĂ©s juifs survivants de la guerre et leur relation Ă la transmission de leur histoire Ă leurs enfants et aux gĂ©nĂ©rations suivantes, nous pouvons considĂ©rer le groupe numĂ©riquement le plus important de ces survivants, estimĂ© Ă 250 000 personnes, qui Ă©migra vers lâEtat dâ IsraĂ«l nouvellement créé, a partir de 1947-48. Ils y trouvĂšrent un Ă©tat ravagĂ© par la guerre qui eut beaucoup de difficultĂ©s Ă nourrir et Ă abriter ces Ă©migrants. Dans cette Ă©migration, aussi bien dâailleurs que celles qui eurent pour destination, les U.S.A, lâEurope, lâAmĂ©rique du Sud ou dâautres encore, ces survivants Ă©taient un groupe hĂ©tĂ©rogĂšne, malgrĂ© la communautĂ© centrale de la dĂ©portation et de lâextermination. Persistaient, Ă lâintĂ©rieur du judaĂźsme, des disparitĂ©s trĂ©s importantes, que ce soit, sur le plan de lâorigine sociale et culturelle, en matiĂšre dâĂ©ducation, dâĂąge ou dâorigine gĂ©ographique. Ă©taient trĂšs importantes. Dans tous ces pays, et en Israel, ces survivants furent trĂ©s occupĂ©s Ă apprendre une nouvelle langue, Ă trouver du travail et Ă©lever des enfants que la plupart avaient voulu trĂšs rapidement. Une fois quâils avaient du travail et un logement, peu dâentre eux ont recherchĂ© dans lâimmĂ©diat de lâaprĂšs guerre, une autre aide que matĂ©rielle. En 1949, dans lâAmerican Journal of Psychiatry, un article notait que dans tous les premiers programmes de rĂ©habilitation des survivants juifs dâEurope, lâaspect psychiatrique fut gĂ©nĂ©ralement nĂ©gligĂ©, et quâils furent essentiellement organisĂ©s en termes de soutien matĂ©riel et social. Mais, les accords de RĂ©paration, signĂ©s dans les annĂ©es 50, par la R.D.A, qui assumait lâobligation de fournir des compensations pour les spoliations subies par la population juive sous le rĂ©gime nazi, ainsi que des indemnisations pour les « prĂ©judices personnels » comprenant la santĂ©, la perte de libertĂ© ainsi que les prĂ©judices professionnels ou autres, amenĂšrent des avocats spĂ©cialisĂ©s dans le traitement de ces modalitĂ©s de compensation Ă sây intĂ©resser. De nombreux mĂ©decins experts et psychiatres furent dĂ©signĂ©s pour Ă©valuer ces « prĂ©judices ». Pour ĂȘtre indemnisĂ©s, les survivants se trouvĂšrent donc contraints de se soumettre Ă des examens mĂ©dicaux et psychiatriques afin dâĂ©tablir un lien entre les handicaps physiques et mentaux dont ils souffraient et les mauvais traitements et les pertes subies pendant la guerre. La psychiatrie nâavait jamais Ă©tĂ© confrontĂ©e auparavant Ă un problĂšme aussi massif et complexe et Ă lâimage du refus gĂ©nĂ©ral dâaccepter comme possible ce qui Ă©tait arrivĂ© Ă lâhumain durant cette pĂ©riode, les experts psychiatres nâĂ©taient pas prĂ©parĂ©s Ă la clinique du trauma psychique profond chez lâadulte. Il leur semblait difficile de croire que la « nĂ©vrose traumatique » ne fusse pas un syndrome de courte durĂ©e et relativement dĂ©limitĂ©. Au lieu de cela, ils se trouvĂšrent dĂ©bordĂ©s par les dimensions « du traumatisme «, et lâampleur des changements physiques et psychologiques apparus. Ces survivants avaient Ă©tĂ© arrachĂ©s Ă une existence ordinaire et plongĂ©s dans une longue pĂ©riode de terreur et dâimpuissance. Tous ceux qui avaient Ă©tĂ© dans les camps avaient Ă©tĂ© systĂ©matiquement affamĂ©s, soumis Ă des conditions de travail au dela souvent des capacitĂ©s humaines. Tous les survivants examinĂ©s avaient perdu tout ou partie de leur famille et subi des formes extrĂšmes de dĂ©gradation psychologique. Le « syndrome du survivant » fut ainsi nommĂ©, en 1957, par le DR. W.Niederland, psychiatre qui avait lui mĂȘme quittĂ© Munich avant la guerre et qui travailla avec des centaines de survivants. Ce syndrome est organisĂ© autour de la dĂ©pression anxieuse comme affection prĂ©dominante, associĂ©e Ă une peur de persĂ©cutions renouvelĂ©es, de multiples phobies, dâinsomnie, de cauchemars, de changements de personnalitĂ© et dâune somatisation gĂ©nĂ©ralisĂ©e. Le descriptif mĂ©dical du survivant dĂ©crit par Niederland complĂšte le portrait du rescapĂ© des camps des romans dâElie Wiesel : Dans le « JOUR », il Ă©crit : « leur apparence est trompeuse :ils ressemblent aux autres. Ils mangent, ils rient, ils aiment. Ils recherchent lâargent, la cĂ©lĂ©britĂ©, lâamour, comme les autres. Mais ce nâest pas vrai :ils jouent, parfois mĂȘme sans le savoir. Quiconque a vu ce quâils ont vu ne peut pas ĂȘtre comme les autres, ne peut pas rire, aimer, prier, marchander, souffrir, sâamuser ou oublier. Observez les attentivement quand ils passent Ă cĂŽtĂ© dâune innocente cheminĂ©e dâusine ou quand ils portent un morceau de pain Ă leur bouche. Ces gens ont Ă©tĂ© amputĂ©s ; ils nâont pas perdu leurs jambes ou leurs yeux mais leur volontĂ© et leur goĂ»t de vivre. Les choses quâils ont vues remonteront tĂŽt ou tard Ă la surface. Et le monde sera alors effrayĂ© et nâosera plus regarder ces estropiĂ©s spirituels dans les yeux. Un ressort sâest cassĂ© en eux sous lâeffet du choc ». Un problĂšme commun chez les survivants de la Shoah, note Hillel Klein, psychanalyste israĂ©lien, « est une peur profonde de se mettre Ă aimer quelquâun ». Ayant perdu la plupart, sinon tous leurs premiers objets dâamour, ils craignent maintenant quâaimer quelquâun signifie le perdre et revivre encore une fois cette douleur. Une telle Ă©ventualitĂ© constitue une menace de dĂ©pression incontrĂŽlable. La place des enfants nĂ©s aprĂ©s la dĂ©portation Les survivants entretiennent souvent un rapport particulier Ă leurs enfants qui reprĂ©sentent les nouvelles versions de pĂšres ou de mĂšres, de proches parents ou de descendants assassinĂ©s pendant la guerre. Par consĂ©quent, lorsquâun enfant de survivant se trouve malade, le parent se retrouve Ă faire face Ă la rĂ©surgence de toutes ses rĂ©actions psychiques, qui avaient pu rester refoulĂ©es jusquâau moment de ce nouveau malheur. Certains psychiatres ont avancĂ© lâhypothĂšse que la structure de la dĂ©pression dont souffraient beaucoup de survivants Ă©tait proche dâune vision caractĂ©risĂ©e par la destruction de leur univers, la destruction des repĂšres fondamentaux sur lesquels est construit le monde des humains dans notre civilisation, câest Ă dire la confiance premiĂšre en la valeur de lâhumain, lâassurance fondamentale. Les survivants se plaignaient de toutes sortes de problĂšmes physiques : maux de tĂȘte, tension musculaire, douleurs articulaires, troubles gastro intestinaux ; Mais nombre de chercheurs estimaient que la conjonction de circonstances quâils avaient connues ; famine, typhus sĂ©vices et gĂ©nĂ©rateurs dâanxiĂ©tĂ© de tout ordre Ă©tait si complexe que cause et effet ne pouvaient ĂȘtre distinguĂ©s. Ce que lâon pouvait constater, toutefois, câest que, Ă mesure que les survivants fondaient une famille et Ă©levaient des enfants, leurs problĂšmes ne se rĂ©solvaient pas. Il pouvait mĂȘme arriver, alors que les enfants de survivants atteignaient lâadolescence et approchaient de lâĂąge auquel leurs parents avaient Ă©tĂ© dĂ©portĂ©s, de nouveaux symptĂŽmes apparaissent. Aux U.S.A., H. Krystal dĂ©crit un nombre grandissant dâenfants de survivants souffrant de problĂšmes de dĂ©pression et dâ inhibition de leurs propres fonctions. Transmission dâune pathologie acquise dâune gĂ©nĂ©ration Ă une autre, troubles de la relation parent enfant, les interprĂ©tations sont variĂ©es. Autant que les modes de cette transmission qui peuvent ĂȘtre le rĂ©cit ou paradoxalement mĂȘme une transmission par le silence, dâautant plus que celui ci est redoublĂ© par le silence dans la communautĂ© sociale. Les survivants ne pourraient pas en faire le rĂ©cit Ă leurs propres enfants du fait du sadisme exerçé sur eux qui les abime en tant que personnes et en tant que parents. Dans le mĂȘme mouvement, les enfants ne peuvent pas poser de questions; ils peuvent ressentir que c'est trop brĂ»lant et brutal. L'indiffĂ©rence affichĂ©e, quand elle est affichĂ©e, recouvre probablement l'idĂ©e que c'est lĂ un sujet trop pĂ©nible pour en parler, que l'on s'identifie Ă la victime, au bourreau, mĂȘme partiellement ou que l'on puisse Ă©prouver une certaine culpabilitĂ© Ă entendre que l'autre et non pas soi ait subi cette atteinte Ă son corps, Ă son esprit. Les survivants pourraient Ă©galement vouloir protĂ©ger leurs enfants de la blessure et de la douleur trop fortes entrainĂ©es par le rĂ©cit des traumas subis par leurs parents qui font de ceux ci des violentĂ©s, des blessĂ©s des humiliĂ©s et non plus des figures parentales solides, fiables, respectables. La rupture du silence dans le collectif Comment ce silence, dont on peut penser qu'il n'Ă©tait souvent qu'un prĂ©tendu silence a t il Ă©tĂ© amenĂ© Ă ĂȘtre rompu, en ce qui concerne la Shoah ? On peut imaginer que lorsque des Ă©vĂ©nements de la Shoah sont abordĂ©s publiquement, Ă l'occasion de rappels Ă la mĂ©moire collective nationale ou internationale : commĂ©moration du Vel d'Hiv, film de Spielberg, Ă©missions de tĂ©lĂ©vision sur la chasse aux nazis,etc⊠et dĂ©crits comme une catastrophe qui ne concerne plus exclusivement les protagonistes directement engagĂ©s, victimes et bourreaux, mais aussi tous les autres, facilite des identifications plus ouvertes. Alors, peut ĂȘtre, au moyen de la mise en scĂšne, des mots, des images, par la reconnaissance et l'objectivation du traumatisme se met en place une ouverture au questionnement pour ceux qui ne l'ont pas vĂ©cu. Surtout quand ces Ă©vĂ©nements sont largement relayĂ©s par les mĂ©dias qui Ă©tayent une certaine "mise au dehors" du trauma vĂ©cu par les dĂ©portĂ©s. Pour les survivants, la reconnaissance par la sociĂ©tĂ© de ce qu'a Ă©tĂ© leur expĂ©rience reprĂ©sente aussi l' authentification ou encore la preuve de la rĂ©alitĂ© de ce qui s'est passĂ©. Cette reconnaissance pourrait devenir un cadre contenant collectif qui permet le rĂ©cit. Quant Ă savoir si ce rĂ©cit est cathartique, les avis restent partagĂ©s du fait que l'histoire collective laisse aussi sa place au dĂ©ploiement de l'histoire et de la structure individuelles. G. Perec, en1963, sur R. Antelme ou la vĂ©ritĂ© de la littĂ©rature (2) "Parler, Ă©crire, est, pour le dĂ©portĂ© qui revient, un besoin aussi immĂ©diat et aussi fort que son besoin de calcium, de sucre, de soleil, de viande, de sommeil, de silence. Il n'est pas vrai qu'il peut se taire et oublier. Il faut d'abord qu'il se souvienne. Il faut qu'il explique, qu'il raconte, qu'il domine ce monde dont il fut la victime". Dans notre expĂ©rience du traitement des traumatismes chez les enfants et ceux devenus adultes de la deuxiĂšme gĂ©nĂ©ration, la rĂ©solution Ă©ventuelle passe par le traitement Ă la fois dans le collectif et dans lâindividuel. Car le sujet traumatisĂ©, outre son atteinte personnelle, est attaquĂ© de surcroit par le dĂ©faut de partage de ses traumatismes dans les espaces transubjectifs. Ceci met en oeuvre la notion de rĂ©paration, peu utilisĂ©e chez les psychanalystes, mais qui est trĂ©s importante, comme nous lâavons vu, dans les mĂ©canismes de rĂ©tablissement de lâHistoire. Il faut que le dĂ©sastre soit reconnu pour ceux qui lâont subi et pouvoir parler entre soi et aux autres, quelquefois personnalisĂ© dans un autre, pour que puisse se crĂ©er un espace Ă la fois de partage et dâaltĂ©ritĂ©. (*) Eva Weil. Membre de la SociĂ©tĂ© Psychanalytique de Paris. Chercheur associĂ© Paris I : IdentitĂ©s, Relations Internationales et Civilisations de lâEurope 37 rue Tournefort 75005 -Antelme R. L'espĂšce humaine. Ed. Gallimard 1957 -Freud S. MĂ©tapsychologie. Ed. Gallimard, 1968 -Freud S. Totem et Tabou Petite bibliothĂšque Payot, 1965 -Hilberg R. La politique de la mĂ©moire. Arcades Ed. Gallimard 1994 -Kaes R. "Ruptures catastrophiques et travail de la mĂ©moire" in Violence d'Ă©tat et psychanalyse. Dunod,1989 -Krystal H. â Integration & Selfeelingâ Analytical Press 1988 -Niederland W.G. âThe survivor syndromâ J.A.P.A 1981 vol29 no 2 |