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Le conflit syrien menace le processus de paix entre la Turquie et les Kurdes


Jeudi 25 septembre 2014 à 17h12

Istanbul, 25 sept 2014 (AFP) — L'offensive des jihadistes dans les régions kurdes de Syrie, qui a provoqué un exode massif de leur population vers la Turquie, a par ricochet compliqué les perspectives de paix dans le conflit qui oppose depuis trente ans Ankara aux rebelles kurdes turcs.

Il y a un mois à peine, le chef du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), Abdullah Öcalan, laissait présager d'une fin rapide des hostilités. "Nous sommes sur le point de connaître des événements historiques", proclamait-il.

Cette semaine, le fondateur historique du PKK, qui purge depuis 1999 une peine de prison à vie dans son île-prison d'Imrali (nord-ouest) a brutalement douché cet espoir. Cette fois, M. Öcalan a accusé le gouvernement islamo-conservateur turc d'avoir, par son attitude dans le conflit syrien, compromis le dialogue.

"L'Etat turc a fait savoir publiquement qu'il a négocié avec (le groupe jihadiste) Etat islamique (EI) mais n'a pas réussi à lancer les discussions" avec les Kurdes, a-t-il déploré.

Au coeur de ce rebondissement qui met en péril le processus de paix engagé entre la Turquie et le PKK à l'automne 2012, l'attitude ambigüe et très décriée de la Turquie vis-à-vis du mouvement ultraradical sunnite à l'offensive en Irak et en Syrie.

Depuis quinze jours, EI a fait mouvement dans le nord de la Syrie à majorité kurde en s'emparant de nombreux villages et menace la ville d'Aïn al-Arab (Kobané en langue kurde). Les combats qui l'opposent aux combattants kurdes ont provoqué un exode massif d'au moins 140.000 personnes vers la Turquie voisine.

S'ils ont accepté son hospitalité, de nombreux réfugiés ont dénoncé le double jeu de leur hôte.

"Je ne fais pas confiance au gouvernement turc", a déclaré à l'AFP l'un d'eux, Ismaïl Ziravek. "D'un côté il nous ouvre sa frontière, de l'autre il donne des armes à Daesh" (l'EI), a ajouté cet homme qui a fuit Aïn al-Arab avec sa famille, "la Turquie ne veut pas d'un Kurdistan sur son territoire, alors ils aident l'EI pour l'empêcher".

Même s'il l'a toujours nié, le régime turc est accusé d'avoir longtemps soutenu et armé les groupes rebelles sunnites les plus extrémistes en Syrie, avec l'espoir d'accélérer la chute du régime du président Bachar al-Assad.

- 'Méfiance' -

Ankara a jusque-là refusé de s'engager dans la coalition militaire organisée par les Etats-Unis pour les détruire, arguant notamment de la protection de 46 de ses ressortissants retenus depuis juin en otage par les jihadistes de l'EI.

Ces otages ont été libérés samedi et le président turc Recep Tayyip Erdogan a depuis promis de faire "tout ce qui est nécessaire pour combattre le terrorisme". Mais les termes de leur libération, en échange de militants de l'EI, n'ont fait qu'accentuer les critiques.

L'Union des communautés kurdes (KCK), considérée comme la branche armée du PKK, a ainsi menacé le gouvernement de lui "faire la guerre".

"Le gouvernement a nourri notre méfiance à chaque étape des discussions de paix et son soutien à l'EI n'a fait qu'ajouter du sel sur nos blessures", a regretté à l'AFP le député du Parti démocratique populaire (HDP, prokurde) Hasip Kaplan.

Amorcé avec le cessez-le-feu unilatéral décrété par le PKK en mars 2013, le processus du paix était depuis paralysé, le mouvement rebelle ayant suspendu le retrait de ses combattants pour dénoncer les promesses non tenues d'Ankara.

De son côté, le gouvernement turc n'a pas caché sa crainte de voir le PKK, à la pointe du combat contre les jihadistes de l'EI, profiter de la guerre en Syrie pour se renforcer, y compris en bénéficiant des livraisons d'armes de la coalition.

Mais il a répété sa volonté de faire la paix avec le mouvement. "Il y a des groupes dangereux qui veulent faire dérailler le processus", a dit le vice-Premier ministre Numan Kurtulmus, "mais nous ferons notre part de travail".

Les analystes, eux aussi, se refusent à prononcer l'acte de décès des discussions.

"Les déclarations du KCK doivent être comprises comme un moyen de forcer la Turquie à accorder une aide aux Kurdes contre l'EI, pas plus", juge Sinan Ulgen, de la fondation Carnegie Europe, "peu de Kurdes sont favorables à une reprise de la violence".

"La Turquie a tout intérêt à ce que les Kurdes de Syrie résistent", renchérit Sonar Captagay, du Washington Institute, "sa stratégie pourrait être de maintenir les enclaves kurdes en vie mais de ne pas les laisser se renforcer jusqu'à constituer une menace".

Les informations ci-dessus de l'AFP n'engagent pas la responsabilité de l'Institut kurde de Paris.