
Vendredi 7 novembre 2014 à 10h27
Istanbul, 7 nov 2014 (AFP) — La Turquie joue en Syrie une partition délicate: elle a poussé des renforts de Kurdes d'Irak vers Kobané assiégée mais refusé de renforcer le camp des Kurdes de Syrie, menaçant le processus de paix engagé avec les rebelles du PKK.
Mal comprise, volontiers ambigüe, très critiquée, la ligne turque s'oppose frontalement à celle des Etats-Unis et des Occidentaux. Si eux ont fait des jihadistes du groupe Etat islamique (EI) leur principal ennemi, Ankara semble d'abord s'inquiéter de l'activité des mouvements kurdes, aussi bien turcs que syriens, qui les combattent.
Ces dernières semaines, le président turc Recep Tayyip Erdogan a qualifié de "terroriste" le principal parti kurde de Syrie (PYD), à la pointe du combat contre l'EI, au même titre que le mouvement frère du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) qui mène depuis 1984 la guérilla sur le sol turc.
Pressé par ses alliés d'intervenir, le régime islamo-conservateur d'Ankara a finalement fait un geste en autorisant le passage par son territoire d'un symbolique contingent de 150 "peshmergas" kurdes irakiens pour renforcer la défense de Kobané.
Mais sans pour autant revenir sur sa ligne férocement hostile au couple PKK/PYD.
Plus que celle des jihadistes, M. Erdogan redouterait ainsi par dessus tout une victoire des Kurdes à Kobané, synonyme d'une indépendance de fait de la Rojava, la partie kurde de la Syrie, aux frontières de son pays.
"Le gouvernement turc continue de traiter PKK et PYD comme son pire ennemi, pire encore qu'EI", note David Romano, spécialiste de la question kurde à l'université d'Etat du Missouri. "On peut donc craindre que les Kurdes de Turquie en éprouvent de plus en plus de ressentiment contre leur gouvernement".
Lors de son passage en Turquie, le convoi des peshmergas irakiens a été accueilli par des foules kurdes turques en liesse, provoquant l'embarras du gouvernement.
"Avec leur politique étrangère prudente et leur ligne politique procapitaliste et conservatrice, les Kurdes d'Irak ont offert à la Turquie l'occasion de montrer qu'elle était juste anti-PKK, et non pas antikurde", juge M. Romano.
- Coup porté à la paix -
Mais malgré ce geste contraint, la crise de Kobané menace désormais de faire dérailler les fragiles pourparlers de paix entamés il y a deux ans avec le PKK.
Le mois dernier, la politique syrienne d'Ankara a provoqué de violentes manifestations prokurdes en Turquie, principalement dans tout le sud-est du pays, qui a fait plus de 30 morts. La plupart de ces victimes ont été tuées lors de heurts entre Kurdes favorables au PKK et ceux du mouvement islamiste Huda-Par.
De son île-prison d'Imrali (ouest), le chef historique du PKK Abdullah Öcalan a prévenu que la chute de Kobané signifierait de fait la fin du processus de paix.
"C'est la Turquie qui a ouvert la porte à l'EI", a accusé, après bien d'autres, un des chefs militaires du PKK, Cemil Bayik. "Nous ne pouvons séparer le processus de paix du sort de Kobané", a-t-il déclaré au quotidien autrichien Der Standard.
Dans une récente étude, l'Institut international d'études stratégiques (IISS) a qualifié cette crise de "coup majeur aux espoirs de résolution de la question kurde en Turquie".
A son tour, l'International Crisis Group (ICG) a mis en garde contre les risques de voir le conflit syrien "rouvrir les vieilles failles ethniques, sectaires et politiques de la Turquie" et appelé gouvernement et PKK à "définir un objectif commun qui va au-delà d'une simple survie du processus de paix".
Pour l'heure, les protagonistes ne semblent pas avoir encore renoncé à une solution. Le quotidien Hürriyet a révélé vendredi que M. Öcalan et les services de renseignement (MIT) avait repris leurs discussions pour relancer le processus.
M. Davutoglu a répété dimanche sa "détermination absolue" à conclure.
De son côté, M. Bayik s'est dit prêt à solliciter un médiateur. "Nous sommes en guerre avec les Turcs depuis des années", a confié le chef militaire du PKK, "ni nous, ni la Turquie ne parviendrons à nos fins par la guerre, il faut une solution politique".
Les informations ci-dessus de l'AFP n'engagent pas la responsabilité de l'Institut kurde de Paris.