
Mardi 7 octobre 2014 à 18h00
Paris, 7 oct 2014 (AFP) — La chute de la ville syrienne de Kobané semble inéluctable, malgré la résistance acharnée des combattants kurdes, en raison des choix stratégiques de la coalition internationale et de l'attentisme de la Turquie, selon des experts.
Face à l'offensive du groupe Etat islamique (EI), sous l'oeil des caméras du monde entier postées de l'autre côté de la frontière turco-syrienne toute proche, les Etats-Unis et leurs alliés arabes ont riposté par une série de frappes aériennes, sans grand effet visible jusqu'à présent.
"A ce stade, il est trop tard pour sauver Kobané. Cette avancée de l'EI prouve que la campagne de frappes de la coalition n'atteint pas son objectif, à savoir détruire les capacités militaires de l'organisation", pointe Mario Abou Zeid, analyste au Centre de recherches américain Carnegie à Beyrouth.
Prenant une nouvelle longueur d'avance dans la guerre des images, des jihadistes de l'EI entrés lundi dans les quartiers est de Kobané (Aïn al-Arab en arabe) ont planté leur drapeau noir sur une colline de la ville sans s'attirer la moindre riposte venue du ciel.
De l'avis de tous les experts militaires interrogés, les frappes aériennes ne peuvent suffire à stopper leur offensive, quelle que soit la puissance de feu engagée, et les Occidentaux donnent du coup l'impression de lâcher une ville symbole de la résistance aux islamistes.
"Dans l'appui aérien rapproché, il faut pouvoir identifier clairement les combattants pour ne pas tirer sur nos propres amis et la population. Autour de Kobané, il y a le problème de la population", analyse Jean-Claude Allard, directeur de recherches à l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) à Paris.
Sur le terrain, les combattants kurdes sont mal équipés, peu organisés et pas du tout formés au maniement des technologies nécessaires pour guider les pilotes dans leurs tirs. Ils font face à un ennemi lourdement armé, très mobile et difficile à repérer car il se fond dans la population.
Pour frapper au plus près les jihadistes, la coalition pourrait recourir à des hélicoptères, mais leur vulnérabilité est beaucoup plus grande. "On a en face des gens qui savent tirer sur des hélicos et ont les moyens de les toucher. Les Occidentaux ne les utiliseront pas de si tôt en Syrie et en Irak", prédit M. Allard.
- L'ambigüité de la position turque -
Pour inverser réellement la tendance à Kobané, il faudrait une intervention de troupes au sol, arabes ou turques, Washington ayant exclu une présence autre qu'aérienne en Syrie, mais celle-ci reste hypothétique en raison des réticences des uns et des autres.
Si la Turquie répète à cor et à cri qu'elle ne laissera pas tomber Kobané et en appelle à une opération militaire terrestre, elle n'a envoyé pour l'heure aucun signal concret d'une possible intervention ou aide aux combattants.
"Vous croyez que c'est dans leur intérêt?", lance une source gouvernementale française, en pointant le conflit non soldé d'Ankara avec sa propre minorité kurde. Les Turcs peuvent en revanche faciliter le survol de leur territoire ou autoriser la présence de forces de la coalition sur leur sol, anticipe-t-elle.
"La Turquie est réticente parce qu'elle craint qu'à long terme les Kurdes ne se retournent contre elle et n'obtiennent leur autonomie régionale. Peut-être d'autres pays du Moyen-Orient devraient-ils prendre l'initiative", note Erin Marie Saltman, experte au centre de réflexion Quilliam à Londres.
Si Kobané cristallise l'émoi international, elle ne constitue pas non plus nécessairement une priorité pour les Occidentaux. "L'enjeu, c'est Bagdad, pas Kobané", lâche la source gouvernementale française.
"En se concentrant uniquement sur Kobané, la communauté internationale risquerait de laisser le champ libre à l'EI dans d'autres villes clé (..) notamment à Bagdad dont l'EI s'est déjà beaucoup rapproché et où il lorgne sur l'aéroport, juste à l'extérieur de la ville", abonde Mme Saltman.
Dans la stratégie de la coalition, Kobané n'est sans doute qu'une étape, comme d'autres places fortes tombées puis reprises. "Il faudra des mois et des mois avant d'imaginer une contre-offensive (majeure). La planification coordonnée des Américains à Doha ne commencera qu'en novembre", souligne d'ailleurs le responsable français.
Les informations ci-dessus de l'AFP n'engagent pas la responsabilité de l'Institut kurde de Paris.