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L'Otan ménage la Turquie au nom de la lutte contre l'EI (analystes)


Mercredi 29 juillet 2015 à 19h29

Bruxelles, 29 juil 2015 (AFP) — Les alliés de la Turquie sont bien conscients qu'elle joue un double jeu dans son offensive simultanée contre l'État islamique et les rebelles kurdes, mais ils n'ont d'autre choix que de fermer les yeux afin de ménager un acteur clé dans la région, selon des analystes.

Réuni d'urgence mardi à Bruxelles à la demande d'Ankara, l'Otan a assuré son partenaire turc de sa "forte solidarité" face aux jihadistes de l'EI et aux combattants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Mais certains États n'ont pas dissimulé leur malaise, et leurs craintes, devant la stratégie du président turc Recep Tayyip Erdogan.

Ce dernier semble mettre à profit sa double campagne militaire contre le "terrorisme" pour enterrer le processus de paix avec le PKK, nourrissant les accusations selon lesquelles la priorité d'Ankara serait la lutte contre les Kurdes, ennemi historique, plutôt que celle contre l'EI.

"Les États membres (de l'Otan) savent parfaitement que la priorité turque est d'attaquer les Kurdes et, spécifiquement, d'empêcher la création d'une entité contiguë kurde dans le nord de la Syrie", commente Ege Seckin, analyste turc du cabinet de conseil IHS Country Risk.

"Attaquer l'EI relève davantage d'une concession accordée aux États-Unis", estime M. Seckin.

- Priorité à l'EI -

Il n'y a aucun doute que, pour les alliés de la Turquie, la "priorité absolue" est de vaincre l'EI, comme l'a rappelé Berlin mardi.

Or, les combattants kurdes, alliés de la coalition internationale, sont en première ligne en Syrie contre les jihadistes.

"Le point crucial pour les alliés est de ne pas entraver les opérations contre l'EI en Syrie", observe Michael Stephens, directeur du groupe de réflexion britannique Royal United Services Institute (RUSI).

Au prix d'un certain cynisme : "si ces opérations (en Syrie) ne sont pas affectées, alors le PKK et la Turquie peuvent bien régler leur propre différend entre eux", remarque M. Stephens.

Longtemps accusé de complaisance vis-à-vis des organisations radicales en lutte contre le régime de Bachar al-Assad, le gouvernement islamo-conservateur d'Ankara a opéré un revirement après l'attentat suicide meurtrier de Suruç (sud de la Turquie), attribué à l'EI, le 20 juillet, qui a fait 32 morts.

Depuis près d'une semaine, l'armée turque effectue des raids aériens contre des objectifs jihadistes en Syrie. Ankara a aussi donné son feu vert, longtemps attendu, à l'utilisation de la base d'Incirlik (sud) par les avions américains qui bombardent l'EI en Syrie et en Irak.

Enfin, les Etats-Unis et la Turquie sont convenus d'"établir une zone débarrassée de l'EI et d'améliorer la sécurité et la stabilité le long de la frontière entre la Turquie et la Syrie", selon un responsable militaire américain.

Pour Washington, "le problème numéro un est l'EI", rappelle Ian Lesser, de l'institut américain German Marshall Fund, admettant que "la Turquie a joué un rôle moins que transparent" dans le "jeu trouble" du conflit syrien.

- Impossible de rompre avec Ankara -

La Turquie, quant à elle, a parallèlement entamé une campagne de frappes intensives contre des cibles du PKK dans le nord de l'Irak et en Turquie, exigeant des rebelles qu'ils déposent les armes, à la suite du meurtre de policiers turcs.

Si les alliés d'Ankara lui reconnaissent "le droit de se défendre", certains plaident en faveur d'une "réponse proportionnée" au PKK afin de préserver le fragile processus de réconciliation engagé en 2012 pour mettre un terme à une rébellion qui a fait 40.000 morts depuis 1984.

Un appel auquel le président Erdogan a fait la sourde oreille, jugeant "impossible" la poursuite du processus de paix, tant que les rebelles kurdes continuent leurs attaques contre les forces de sécurité.

Pour certains analystes, la Turquie a conclu un marché afin de poursuivre ses propres objectifs.

"Les frappes contre l'EI sont probablement le prix à payer aux Américains par la Turquie afin d'avoir carte blanche pour pourchasser les Kurdes", analyse le professeur Ihsan al-Shammari, de l'université de Bagdad.

In fine, l'Otan n'a guère d'autre choix si elle veut garder la Turquie au sein de l'Alliance, compte tenu de la situation explosive au Moyen-Orient, des menaces au sud et de la nécessité de contenir la Russie à l'est.

"Même si l'on n'est pas d'accord avec ses politiques", la Turquie, seul pays de l'Alliance dont la population est en majorité musulmane, "est l'un des derniers alliés (de l'Occident) dans la région", note l'analyste turc Ege Sekin.

"En fait, on ne peut pas risquer de rompre les relations avec la Turquie", renchérit Michael Stephens, du RUSI.

Les informations ci-dessus de l'AFP n'engagent pas la responsabilité de l'Institut kurde de Paris.